Témoignage de Jacques CROCHU

Les marches de la mort

Au Kommando de Weimar, d’Octobre 44 à Avril 45.

Pierre Mania : Cohue dans les blocks en ciment du grand camp.
Pierre Mania : Cohue dans les blocks en ciment du grand camp.

Je remontais le 4 Avril à Buchenwald affecté au block 26. Je retrouvais mon camarade Paul DENIS d’Ingrandes qui lui revenait de Mulhausen. On se promet de ne plus se quitter. Mais le dimanche 8 Avril, appels sur appels, les SS, revolver au poing descendent dans les blocks et nous obligent à monter sur la place d’appel. Dans la panique, je me suis trouvé séparé de mon camarade Paul qui, lui, fut libéré le 11 Avril. Accompagné par Georges LEVASSEUR (décédé en 1979), plus âgé que moi, il m’a pris en charge et je l’ai suivi jusqu’à mon arrivée à Paris le 15 Mai 1945. Je lui dois la survie.

Malgré notre organisation clandestine, la plupart des Français des blocks 26-31-14 et 10 firent partie des 20.000 détenus de toutes nationalités qui descendirent à pied jusqu’à la gare de Weimar où nous attendaient des wagons de marchandises découverts. Avec mon camarade LEVASSEUR, je montais dans un wagon gardé par deux sentinelles SS. On nous distribua du pain et nous voilà partis pour l’inconnu en pensant que les troupes américaines étaient à 20 kms de nous.

Ayant un carnet de bord fabriqué avec des feuilles du stand de tir où j’ai travaillé, j’ai noté à l’époque les villes où nous sommes passées il y a 45 ans. Le 9 avril Wissenfels, Klaubrau, Zeitz, Chemnitz. Le 10 avril, nous passons la frontière tchèque à Marienbad et nous arrivons à Kamotau le 12 avril où nous restons toute la journée. Étant garé à côté d’un wagon rempli de rutabagas, un russe réussit à monter dessus et nous en jeta, ce qui calma notre faim.

Enfin, le train repartit dans cette belle région des Sudètes, passa les villes de Splissen, Carlsbad. Nous repassons la frontière et nous arrivons à Tachau le 14 avril. C’est là que notre convoi s’arrêta alors que d’autres continuèrent en chemin de fer, soi-disant vers Dachau (Darsonville et Cochennec en faisaient partie). C’est là que commença ce que j’appelle la marche de la mort.

Nous étions le 15 Avril. Après avoir marché toute la journée, on nous parqua dans une prairie pleine de pissenlits. Les pissenlits et les bourgeons de saules étaient la principale nourriture. Tous ceux qui ne pouvaient suivre étaient abattus d’une balle dans la nuque. Il fallait un moral de fer pour continuer à marcher dans ces conditions.

Dessin de Pierre Mania :"L'évacuation des kommandos sur les routes"
Dessin de Pierre Mania : »L’évacuation des kommandos sur les routes »

Après deux jours de marche, nous arrivons au sinistre camp de Flossenburg. Arrivés au camp, on nous dit que le camp est rempli mais qu’il reste de la place à l’usine d’aviation. Le spectacle que j’y ai vu dépasse tout ce que l’on peut imaginer. À l’entrée de l’usine, une rangée de SS armés de gourdins cognaient à tour de bras pour nous faire rentrer dans le hangar qui était déjà plein à craquer. C’est certainement la nuit la plus tragique que j’ai passé, recroquevillé la tête sur une fraiseuse.

Le lendemain, on nous parqua dans des baraquements du camp qui était complet. On coucha à même le sol, partout c’était des cadavres. Flossenburg était administré par les Verts (droit commun). Les trois jours passés dans ce camp furent terribles et pourtant un après-midi les drapeaux blancs furent hissés sur les toitures. Nous étions pleins de joie mais elle fut de courte durée.

Les durs, parmi les SS, reprirent le dessus et le lendemain 20 Avril, nous repartîmes sur la route. On nous distribua une poignée d’orge, emmenant avec nous tous les détenus de Flossenburg, retrouvant parmi eux des camarades de mon convoi d’Auschwitz. (Environ 1 200 détenus du convoi d’Auschwitz arrivés à Buchenwald le 14 Mai 1944 repartirent pour Flossenburg le 16 Avril, ce qui fait que des survivants firent avec nous l’évacuation de Flossenburg).

Nous allons marcher encore trois jours passant les villes de Winham et Rolz marchant même la nuit. Le 22 Avril on passe le village de Stamried à l’heure de la messe. On nous prend pour des bandits. Le soir arrive et on nous fait monter dans un petit bois. Un fossé plein d’eau le traverse. On en profite pour faire bouillir des pissenlits avec des petits feux qu’on a allumés. C’était notre dernière nuit de terreur car le lendemain matin 23 Avril, grand branle bas. Les SS sont furieux, les coups de revolver claquent. On nous fait déguerpir en toute hâte. Une trentaine de déportés sont abattus.

On repart de nouveau sur la route et tout d’un coup alors que l’on arrivait à l’entrée du village de Pösing, en entend un bruit assourdissant. On se retourne et on voit les SS qui s’enfuient. Ce sont les chars américains. Nous manifestations notre joie en levant les bras en l’air malgré les coups de feux. Et c’est le plus beau moment pour moi. Être encore vivant après tout ce cauchemar.

Avec mon camarade LEVASSEUR, nous traversons le village de Pösing jusqu’à la rivière au sud du pays. Mais après réflexion nous décidons de retourner en arrière. Nous repassons Pösing puis le petit bois où nous avons passé une dernière nuit tragique et nous arrivons à Stamried le village que nous avions passé à l’heure de la messe. Nous avons été beaucoup mieux reçus. On nous apporte du pain. Le soir, nous couchons sur le foin dans une grange au centre du village. Le lendemain avec 6 ou 7 camarades, nous investissons la boulangerie du village. Laissant les propriétaires au fournil, nous montons dans les chambres et nous nous couchons dans leurs lits.

Parmi les 200 déportés, environ, qui étaient dans le village, j’étais encore un des rares qui pouvait encore marcher. La plupart des camarades étaient trop fatigués et beaucoup moururent dans ce petit village. J’allais au ravitaillement dans les fermes voisines. Nous restâmes là jusqu’au 8 mai, date où nous fûmes embarqués en camions jusqu’à la ville de Ausburg et de là par train ou j’arrivais le 15 Mai à Paris.

Texte publié en juillet 1990 dans Le Serment N° 213