Témoignage de Jacques GRANDCOIN

La tragédie de Boelcke Kaserne

 Nombreux sont les déportés à Ellrich, via Buchenwald et Dora, qui sont décédés à Nordhausen dans le Kommando de la Boelcke Kaserne. Les familles, plus de 50 ans après, sont toujours à la recherche d’informations sur le sort de leurs chers parents, sur leurs conditions de vie. Malheureusement les camarades survivants de cet enfer sont très peu nombreux, les informations éparses et fragmentaires compte tenu du chaos régnant dans cette sinistre caserne, située dans la zone industrielle de cette ville.

L’histoire de ce Kommando, dont l’existence se situe au premier trimestre de 1945, est à des biens des égards, significative de la vie concentrationnaire qui a évolué dans le temps, dans l’esprit des SS : les camps instruments de contrainte destinés à semer la peur, puis à rééduquer les opposants, et enfin à produire les armes nécessaires aux nazis pour imposer leur pouvoir, n’avaient pour limites que les six mois de vie accordés aux détenus, avant qu’ils soient conduits à la mort.

Il faut se replonger dans l’époque pour voir comment ils en étaient arrivés là ! La vie à Ellrich, le travail dans les mines pour creuser les tunnels du B12 ou autres, travail exténuant, avec une nourriture plus qu’insuffisante, des heures d’appel et de transport interminables, les conditions atmosphériques épouvantables en cet hiver dans les montagnes du Harz, les haillons servant de vêtements, déchirés et absents pour certains, sans hygiène du fait de l’absence d’eau, la prolifération de la vermine, chaque homme étant porteur de milliers de poux.

Dans ce cadre-là, deux désinfections, l’une en novembre 44 et l’autre en janvier 45, ont été ordonnées par les SS. L’opération a eu lieu le soir après le retour des équipes revenant du tunnel, les déportés après s’être complètement dévêtus, ont rassemblé en un ballot, sans filet, ni ficelle, leurs vêtements, qui ont été mis dans une étuve montée sur une plate-forme remorquée par un camion.

Le lendemain matin, vers 4 h, les ballots humides, mouillés, éventrés ont été remis aux déportés, qui dans le froid glacial -à cette époque le thermomètre atteignait des -10°, -15°- ont revêtu les frusques qu’ils ont réussies à retrouver. Les autres sont devenus les sans-vêtements, les ohne Kleider.

C’est à cette époque que la famine a atteint le point culminant. La boulangerie industrielle qui fabriquait le pain pour les camps a été bombardée ; pendant une quinzaine de jours le camp est resté sans être approvisionné en pain, la ration a été remplacée par cinq pommes de terre crues. Les «sans-vêtements» ou inaptes qui, de ce fait, n’allaient plus au travail, supportaient l’appel du matin nus sous une couverture, d’ou l’appellation de musulmans, dont les rations alimentaires furent réduites de moitié.

Si après la désinfection de novembre certains purent être habillés à nouveau, il n’en fût pas de même en février. Les camps dépendants de Dora avaient reçu les rescapés des camps de l’Est de l’Allemagne et de Pologne, Gross Rosen et Auschwitz, qui avaient été évacués devant l’avance de l’armée rouge.

Le camp et ses Kommandos étaient surpeuplés, complètement engorgés, manquant de ravitaillement, de vêtements, de chaussures. Ces conditions exceptionnelles, conjoncturelles ont été le prétexte pour les SS d’assouvir leur soif d’extermination, qui a motivé les transports vers la Boelcke Kaserne.

Ce camp situé à Nordhausen avait été dans un premier temps un Kommando, somme toute ordinaire, avec des détenus partant chaque jour au travail, puis à partir du mois de février un camp mixte avec des travailleurs et des inaptes au travail venant de Dora, d’Ellrich, et d’autres Kommandos.

Mais à partir du mois de mars, ce camp était devenu un mouroir où les prisonniers, sans soins, sans vêtements, sans eau, sans nourriture attendaient leur délivrance. Mais ce fût le transport vers Belsen Bergen.

C’est ainsi que le transport parti d’Ellrich le 3 mars 1945, comprenant 1602 détenus, est arrivé à la Boelcke Kaserne. De là, le transport est reparti le 6 mars 1945, avec 1184 hommes, sans que nous puissions encore aujourd’hui connaître le sort qui leur fut réservé.

Deux éléments font supposer que le transport est arrivé à Belsen Bergen : deux camarades faisant partie de ce convoi sont décédés après la libération du camp, dans l’hôpital ouvert par les troupes britanniques qui avaient libéré le camp, l’un des deux était, suivant le témoignage de son épouse, Dominique Roberty, matricule 77432. D’autre part, l’ordre de mission des SS accompagnant le transport indiquait ce camp comme lieu de destination.

Cette situation est aujourd’hui insupportable pour les familles des camarades disparus, car d’après certaines informations le convoi serait reparti de Belsen Bergen vers une destination inconnue. Mais aucun survivant n’est revenu pour confirmer cette information.

Texte publié en mars-avril 2002 dans Le Serment N° 282