Témoignage de Jean MIALET

Dora

Jean Mialet, qui fut l’un des premiers Français à souffrir dans les tunnels de Dora, est l’un des « 21 000 » de Buchenwald qui arrivèrent le 17 octobre 1943, au Kommando des armes secrètes. Sa communication, qui souleva une vive émotion, avait pour but de raconter sous la forme d’un témoignage personnel, ce que furent les débuts -les plus dramatiques- de la vie et de la mort des esclaves du terrible Kommando.

Ils étaient 650 déportés immatriculés dans la série des 21 000. Jean Mialet raconte l’arrivée dans des lieux inconnus, un premier appel, la découverte des tunnels, l’obscurité quasi-totale, les hurlements, les coups et les cris de douleur, l’entassement sur de grands échafaudages.

« Pour ceux que la mort ne vint pas libérer, ce séjour nocturne souterrain dura presque cinq mois. Bon nombre d’entre eux, qui, durant toute cette période, travaillèrent dans le tunnel, ne le quittèrent pratiquement jamais. »

LA TORTURE
Jean Mialet raconte qu’au cours de ces deux premiers jours, ils assistèrent aux 25 coups assénés par un S.S. sur les reins d’un détenu qui avait tenté de fuir. Il en mourut sans doute, mais ce qui est resté dans la mémoire des témoins, c’est le spectacle du S.S. qui met fin à son oeuvre de tortionnaire:

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« Au vingt-cinquième (coup) le S.S. s’arrête, ruisselant de sueur, il passe son bras blanc sur le front, rejette ses cheveux en arrière. Sa poitrine halète comme un soufflet de forge. On lui tend un verre de bière qu’il avale d’un coup », Jean Mialet ajoute : « Tel fut l’accueil qui, le 18 octobre 1943, fut réservé aux 650 bagnards venus la veille de Buchenwald. Cet accueil était une grande réunion publique destinée à l’éducation des esclaves qu’ils étaient devenus.

En la quittant pour rejoindre le block du tunnel, ils étaient plus sombres encore qu’ils ne l’étaient lors de leur arrivée ». Jean Mialet a appris que les camps de concentration nazis avaient pour but l’anéantissement des prisonniers « par un savant mélange de souffrances imposées aux victimes: excès de travail et de fatigue, coups, insuffisance de nourriture et de repos, absence d’hygiène et de protection contre les intempéries, le froid notamment. Ce traitement, mis au point scientifiquement, semble-t-il, devait, lorsqu’en septembre 1943 je suis arrivé à Buchenwald faire périr dans le délai d’un an ceux qui y seraient soumis. »

UN SIGNE D’HUMANITE
Jean Mialet poursuit : « L’accueil qui, de mi-octobre 1943 à mars 1944, nous fut réservé à Dora me fit craindre que ces propos soient bien exacts. Je crus même alors que notre délai de survie ne serait pas d’un an mais d’à peine la moitié, tant la souffrance qui avait envahi notre être était devenue lancinante et tant la mort abjecte des camps s’était acharnée sur nos équipes.

Cependant, à partir de mai 1944, la situation s’améliora avec l’abandon des dortoirs du tunnel et la venue de tous les kommandos dans les baraques en surface enfin achevées. Les conditions de travail et de repos devinrent à peu près supportables, à la demande des entreprises qui ne voulaient plus que les détenus dont elles avaient acheté les services soient des demi-cadavres inaptes au travail.

À la fin de 1944, avec l’arrivée des déportés évacués des camps de l’Est devant l’avance des troupes russes, la situation se détériora à nouveau, complètement. Il reste que la situation des détenus, dans la période de construction de septembre à décembre 1943, fut, du fait des S.S. un tissu d’horreurs qui déclencha en moi la haine de nos gardiens et même du peuple allemand. »

Toutefois, même dans cette période, de petits faits m’obligèrent à garder dans ce tourbillon de fureurs intérieures un fond de raison. C’est le cas par exemple de l’épisode suivant.

Au moment où notre Meister, le 19 octobre 1943 et les jours suivants, se déchaînait contre nous, je vis un ouvrier mineur allemand se diriger vers moi en faisant de grands gestes. Je pensais que lui aussi allait me frapper. Mais il n’en fut rien ; au contraire. Le mineur me dit quelques mots et je crus comprendre qu’il me racontait que, pendant la guerre de 1914/1918, il avait été prisonnier en France à Gaillac, au sud du massif central, et qu’il y avait été très bien traité. Je compris qu’il faisait auprès de moi et de mes amis, une protestation pour la manière dont aujourd’hui on nous traitait dans le tunnel. J’en fus touché mais je dois dire que jamais, ni mes camarades ni moi, nous n’avons revu ce mineur. »

UN RAPPORT MINUTIEUX
Dans la seconde partie de son exposé, Jean Mialet se réfère au rapport du Dr. A. Girard qui était arrivé à Dora quinze jours après lui, le 2 novembre 1943, et qui publia en juin 1947 un texte imprégné de rigueur scientifique. On y trouve des données très précises sur les conditions de travail, de vie et de mort à Dora, en son début.

Le Dr. Girard souligne que « l’encadrement des équipes internationales par leur recrutement, était assuré par les « verts », droits communs, très incompétents et brutaux. La durée de travail était de 12 heures par jour auxquelles s’ajoutaient deux fois par jour des heures d’appel et, en ces débuts de Dora, celles qui étaient consacrées aux corvées diverses ».

Il décrit les conditions alimentaires avec précision, les conditions d’habillement épouvantables, notant : « Les Français, en particulier, non habitués au climat rude de l’Europe centrale, souffrirent cruellement du froid et s’épuisèrent dans une lutte désespérée où ils furent souvent vaincus par la pneumonie, la bronchite, la pleurésie, la tuberculose ». (..) « Un pareil régime ne tarda pas à porter ses fruits.

Dès octobre, deux mois à peine après la fondation du camp, la misère physiologique commença à marquer tous les travailleurs. On pouvait dès lors prévoir que 15 jours plus tard, ils auraient disparu. Cela ne manquait pas de se produire. Un beau matin on les trouvait morts sur leur paillasse ou bien ils tombaient pendant un appel, ou bien encore ils mouraient sur le lieu du travail, roués de coups jusqu’à leur dernière heure par leur Kapo ou leur Vorarbeiter, ou encore par les S.S. de service, pour la raison qu’ils ne travaillaient plus assez. »

Jean Mialet cite ensuite les chiffres relatifs à la mortalité dont on sait l’épouvantable bilan. Il termine en remerciant ceux qui lui ont apporté leur concours, notamment le Dr. Augustin Girard et déclare : « Je voudrais aussi rendre un témoignage ému à la mémoire de nos camarades morts dans ce qui fut réellement un enfer. « 

Texte publié en novembre-décembre 1998 dans Le Serment N° 262