Témoignage de Jean VINCENT

Souvenirs d’un jeune du block 26

 J’avais 19 ans quand j’arrivais à Buchenwald, fin octobre 1943. Je me vis attribuer le matricule 30680. J’échouais avec le millier de camarades du convoi au Block 58 dans le petit camp. Préparateur en pharmacie, donc considéré comme sanitaire j’échappais, comme 25 camarades médecins, infirmiers, vétérinaires au transport pour Dora.

Après trois mois de quarantaine dans ce petit camp, je fus affecté au block 26, Fluguel B. Le chef de ce block, Martin Böhme était un communiste allemand arrêté en 1933. Il portait sur la poitrine un magnifique tatouage représentant un globe terrestre surmonté d’un aigle tenant dans ses serres la faucille et le marteau.

Je me dois de remercier notre camarade Baptiste PENEAU de Nantes qui, remplissant les fonctions de Stubendiste, me permit de passer de nombreux jours d’hiver planqué dans le block où je réparais des paillasses. Grâce à Gabriel CHERREAU de Laval, je réussis à entrer dans le Kommando de transport du camp. Tels des chevaux nous étions six attelés sur ces charrettes et transportions divers matériaux à l’intérieur du camp. Le Kapo était Israélite.

Courant 44, après le bombardement, le bois se faisant rare pour le chauffage du block, je fauchais une porte neuve du côté des villas SS et je la rapportais au camp cachée dans la charrette sous un chargement de pierres. Arrivé au block 26 je me vis refuser l’entrée, les responsables craignant d’être complices d’un sabotage. Heureusement un block de Russes accepte ma rapine qui fut mise en pièces détachées en quelques instants.

J’avais comme voisin de table un jeune Nantais surnommé « Le Bouif » qui se permit de confectionner une paire de bottes à mes côtés, le soir après le travail. Il portait autour du cou en guise de collier, un tatouage avec ces mots « À découper selon le pointillé ».

J’ai connu également un certain Maurice arrêté pour propagande communiste qui se permit d’abord à Fresnes, puis à la Santé, ensuite au camp, d’apprendre la langue anglaise. Et ces deux vosgiens, les frères PEROTTET et combien d’autres dont les noms m’échappent. Nous étions merveilleusement entourés.

À la table 5, les Nantais avec un moral de fer, à la 7 des chevronnés qui avaient participé à la guerre d’Espagne. À notre table 6 nous étions une trentaine âgés de 18 à 25 ans, à l’exception de notre responsable, l’Abbé LELIEVRE, du Mans. C’est donc dans cette ambiance que nous réussîmes à survivre grâce à l’entraide. Pourtant combien avons-nous eu faim ! Combien aussi avons-nous appréhendé la fin de ce cauchemar et craint l’extermination finale.

J’avais personnellement accepté de faire partie du groupe sanitaire du collectif français de Résistance. Nous n’eûmes pas la joie de vivre cette journée de luttes et de libération car ce 8 Avril 1945, devant l’avance des armées américaines, les SS nous emmenèrent en évacuation pendant quelques 3 semaines entre les deux fronts.

Le 8 Avril, après que les haut-parleurs eurent diffusé l’ordre d’évacuer les baraques et que les responsables de celles-ci nous eurent expliqué ce qui se tramait, nous fûmes sur pied de guerre. Musette sur l’épaule, la couverture roulée sur le dos nous assistâmes impuissants à l’évacuation du petit camp.

Puis vint votre tour, ce fut au son des mitraillettes que nous quittâmes ce block 26 pour rejoindre la place d’appel après de multiples mouvements de rotation de la colonne. Nous fûmes subitement happés par l’engrenage et passâmes la porte du camp alors qu’au loin dans la plaine côté Erfurt des nuages de poussière, des bruits sourds et des avions qui piquent. Combien sommes-nous ? 4500 environ.

Nous gagnons Weimar à pied et lors de notre embarquement dans des wagons découverts, je me souviens des ricanements et des insultes de la population civile. Le train démarre vers l’Est. Où allons-nous ? Le bruit circule que nous allons faire des tranchées anti-chars sur le front Russe. Et pendant des jours et des jours nous roulons ; il fait froid, nous sommes courbaturés, nous avons faim. Nous sommes couverts de poux et souffrons de dysenterie. Nous assistons à de nombreux bombardements et mitraillages, ainsi qu’à des scènes de tueries épouvantables. Nous avons de très nombreux morts. Dans mon wagon j’ai vu tuer un camarade à bout portant.

Le 15 Avril nous arrivons en gare de Tachan. Plusieurs wagons de tête nous quittent. Nous saurons plus tard que 1500 détenus rejoindront le camp de Flossenburg (parmi eux nos amis ROUSSEL, père et fils, de Rennes). Puis le convoi repart tantôt d’un côté, tantôt de l’autre pour aboutir en bordure d’un village en Tchécoslovaquie. Sur une route voisine des camions de troupes de l’armée allemande refluent devant l’avance de l’Armée Rouge. Nous sommes à bout de forces, nous avons faim.

Soudain le long du train surgissent des femmes et des enfants qui nous lancent des pains, malgré l’attitude menaçante de nos gardiens SS. Malgré les coups de feu, cette population Tchécoslovaque reviendra le lendemain en grand nombre. Craignant sans doute une attaque de la Résistance, nos gardiens ne purent les empêcher de nous apporter un ravitaillement plus substantiel. En ce qui me concerne, je puis affirmer que cette distribution inespérée de vivres me sauva la vie car j’étais vraiment au bout du rouleau. Et au point de vue moral, ce fut également extraordinaire.

Le soir le convoi repart cette fois vers l’Ouest. Dans la nuit nous passons sous un tunnel interminable. Plusieurs camarades de mon wagon en profitent pour s’évader, mais ils seront repris et nous rejoindront le lendemain après un passage à tabac (tel Bertrand MAUDUIT d’Evron). Le 19 Avril nous arrivons à Deggendorf.

Le lendemain matin nos gardiens nous font descendre de ce train fantôme où les morts ne se comptent plus et nous embarquent dans un autre convoi composé de wagons couverts. Il est stationné auprès d’une scierie. Des SS trient 27 Français dans mon wagon (dont DARSONVILLE et KER-MAREC) et les emmènent dans un troisième train stationné à quelques centaines de mètres. Ce train est aménagé en Kommando ambulant réparant les voies et dépendant de Buchenwald.

Quelques heures plus tard 2 SS à moto reviennent et m’emmène ainsi que mon ami Henri AUBINEAU de Cholet également vers ce train où nous remplaçons les morts. Nous sommes accueillis par J. BULLOZ secrétaire général de la Mairie d’Annecy. Ce Kommando c’est la 6 ème SS. Bisen Bahm Bau Brigade. L’accueil reçu par nos nouveaux camarades d’infortune nous fait presque oublier le sort du reste du convoi d’évacuation qui connaîtra une fin des plus affreuse.

Pour nous, le travail forcé reprend, nous réparons les voies de chemin de fer coupées par les bombardements qui se font de plus en plus violents. Puis le convoi repart, revient puis repart sur Passau, Obersberg puis échoue en banlieue de Salzburg en Autriche, sous un viaduc. Le travail reprend dans des conditions terribles, mon tibia porte la trace du coup de botte reçu au cours de ces derniers jours.

Le 3 Mai nos gardiens ont disparu sauf trois qui ont trouvé asile chez la garde-barrière. Pourquoi sont-ils restés ? J’ai reçu la réponse à cette énigme 25 ans plus tard. Toute la nuit nous subissons un violent tir d’artillerie. Nous nous réfugions dans des abris creusés dans la falaise en bordure des voies. De nombreux civils nous y rejoignent. Enfin le 4 Mai un bruit circule « Les Américains sont là ». Avec AUBINEAU je monte sur le viaduc. Un char Américain y stationne. En guise de ravitaillement nous obtenons des cigarettes et je pique les chaussures d’un soldat allemand de l’armée en déroute.

Les jours qui suivront verront nos excursions à Weimar dans les stocks de vivres de l’Armée Allemande. Nous avions tellement faim que nous mangions du sucre par poignées. Mais la dysenterie et les poux gâchent la joie de notre liberté recouvrée. Nous sommes complètement exténués et quatre de nos camarades sont atteints du typhus. Nos trois anciens gardiens sont toujours dans les parages. Nous avertissons les Américains qui les con-voquent et les relâchent peu après.

C’est au cours du pèlerinage du 25ème anniversaire que j’en connais les raisons. En effet, dans ce Kommando ambulant un groupe de Résistance fut créé qui soudoya ces trois SS (Polonais ou Autrichiens) qui promirent de leur éviter l’extermination finale. Ils tinrent parole puisqu’ils liquidèrent l’envoyé de Berlin qui devait faire sauter les wagons à la dynamite.

Pendant 15 jours nous attendîmes le rapatriement. Nous fûmes aussi les hôtes de prisonniers de guerre Français parmi lesquels je retrouvai une ancienne connaissance. Ce fut enfin le départ en camions militaires pour Strasbourg en deux étapes. Le premier jour dans mon camion nous découvrons un faux déporté que nous balançons sur la route. Le second jour un officier Français nous fait effacer les nombreuses inscriptions peu élogieuses à l’égard de Pétain inscrites sur tous les camions. En fait, il les effacera lui-même nous avons d’autres chats à fouetter…

Puis ce fut Strasbourg, douche, D.D.T., contrôle d’identité, etc… Puis Saverne en wagons à bestiaux mais cette fois non plombés. Enfin Paris, l’Hôtel Lutétia. La boucle était terminée. Mais combien de morts pour en arriver là !

Texte publié en janvier-février 1988 dans Le Serment N° 193