Témoignage de Jules BUSSON (5)

L’heureuse issue à tant de souffrance…

Nous étions dans une caserne allemande à côté du sinistre camp de Bergen-Belsen absolument surchargé et débordant de cadavres. Cela nous ne le savions pas encore. Des morts, nous en avions notre compte. Des tanks démontés étaient encore dans les ateliers, pavés de bois. Nous arrachions ces pavés de bois tout imprégnés d’huile et de graisse pour alimenter le poêle de la chambrée où nous couchions sur les châlits des soldats en déroute. Pas d’appels, mais la faim terrible.
Depuis huit jours nous n’avions rien reçu, qu’une demi boule de pain et quelque peu d’eau. Alors on mangeait la moindre brindille d’herbe trouvée dans la cour. J’entendis tout à coup des cris, des coups de feu, Puis je vis des déportés fuir devant des soldats. Certains avaient des rutabagas à la main. Où les avaient-ils dénichés ?  » Il faut y aller les gars « . À quatre Français groupés dans la petite chambrée, nous partîmes. Il fallait à tout prix trouver à manger. Là-bas, un silo gardé par des soldats en armes. Comment faire, sans risquer la mort, pour arracher une ou deux betteraves ou rutabagas ?
Soudain, en criant, les Russes attaquèrent le silo, surgissant de tous les côtés à la fois. Nous courûmes avec eux. Les Roumains, car les soldats étaient des Roumains, alliés aux Nazis, tiraient à bout portant. Des hommes s’écroulaient. Mais la charge des détenus se poursuivait. J’arrivai au silo. Très vite j’arrachai avec mes mains, mes ongles deux précieuses betteraves. Je reçus un violent coup de crosse sur la tête qui me coucha au sol. Je repris mes esprits. Ne pas rester là, ne pas recevoir d’autres coups. Emmener, quand même, ma précieuse – ô combien – prise de guerre.
Je retrouvai mes camarades à la chambrée. Mon sang coulait, poisseux. Pourtant, nous étions heureux avec nos sept ou huit betteraves à vache. Nous décidâmes de mettre nos prises en commun et de nous rationner ne sachant pas si nous pourrions attaquer à nouveau le silo et combien de jours nous devrions attendre notre libération.
Puis le jour tant attendu, pour ma part depuis trente-trois mois, le jour de la libération, le 15 avril 1945, arrive. J’entendis à nouveau crier dans toutes les langues. S’agissait-il d’une nouvelle attaque des silos ? Depuis notre arrivée, les anciens de 14-18 ne cessaient de pronostiquer notre libération imminente. C’est le canon, ils sont à 4, 5, 10 kilomètres. Nous, les jeunes, on voulait les croire. Peu importe le kilométrage. Les Alliés étaient là, tout prêt.
Utilisant mes dernières forces, appuyé sur deux bâtons, je m’élançai dans la cour. Une foule en délire saluait des soldats juchés sur des chars qui passaient à toute vitesse sur la route bordant le camp. Le camp était jonché de cadavres. Partout, des moribonds. Je m’entendis appelé faiblement : « Jules, Jules ». Je m’approchai d’un Français à bout de force. Je ne le reconnaissai pas. « Je suis Emile BERTHO de Saint-Nazaire ».
Je regardai intensément l’homme qui me parlait faiblement. L’on ne voyait que ses yeux immenses. Une loque humaine, ne pouvant plus se tenir debout. Lui, mon camarade Emile, arrêté avec moi et ayant connu les mêmes prisons ? Allons donc, ce n’était pas possible ! Mais je dus me rendre à l’évidence; je l’aidai, comme je pus, à se relever et je le traînai jusqu’au bâtiment des Français.
Emile a survécu contrairement à tant de camarades qui surent plus ou moins qu’ils étaient libérés, mais qui ne revirent jamais, hélas, la France. D’autres, comme mon camarade TAILLANDIER de Basse-Indre, retrouva les siens et son foyer pour y mourir quelques semaines plus tard.
Des scènes atroces, pénibles, se déroulèrent alors. Ce fut le grand règlement de comptes. Chaque nationalité jugea les siens. Les Kapos, les Blockältester, tous ceux qui avaient fait cause commune avec les SS se montrant même plus barbares qu’eux parfois, tous ceux qui avaient frappé, torturé, assassiné, volé, violé parfois, oui violé même leurs co-détenus, tous ces repris de justice, ces bandits et assassins qui avaient fait régner la loi de la jungle, qui avaient imposé leur tyrannie sanglante connurent, à leur tour, la loi du talion.

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Détenu reconnaissant un de ses bourreaux SS.

 » Oeil pour oeil, dent pour dent ». La justice populaire, irrésistible, fut prompte. Tu as tué, tu vas être tué et cela par tous les moyens : à coups de pieds, de poings, de barres de fer, de fourches. Ce fut la loi du lynch. Il serait inutile de décrire ici cette boucherie. Sur le moment, je trouvai que ce n’était que justice. À la réflexion, bien sûr, on peut regretter ces scènes sauvages. Et pourtant…
À Buchenwald, là où la résistance était organisée à l’intérieur du camp, là où les détenus dirigés par le Comité International de Résistance se libérèrent eux-mêmes, de tels actes ont été évités. Même les SS faits prisonniers par les déportés ne furent pas maltraités et furent remis aux Alliés.
Mais à Bergen-Belsen une telle autorité n’existait pas. Les quelques hommes encore conscients se seraient fait mettre en pièces s’ils s’étaient interposés. Les Anglais nous ont alors groupés par nationalité. Aidés d’interprètes, ils firent savoir qu’ils s’opposeraient à toute autre manifestation et qu’il fallait leur livrer ceux qui avaient exécuté des crimes dans les camps afin qu’ils soient jugés normalement. Mais tout était fini. Les comptes étaient réglés. Définitivement…
Il y eut le salut aux couleurs. Tous les Français valides se groupèrent et chantèrent, d’un seul coeur la Marseillaise, alors qu’un drapeau tricolore s’élevait le long d’un mât de fortune. C’était poignant, grandiose, magnifique. Plus d’un déporté pleurait à chaudes larmes. La France, la liberté, pour lesquelles nous avions lutté et tant souffert étaient toutes concentrées dans ce morceau d’étoffe.
Oui, jamais l’on pourra oublier de tels moments. Les groupes, les partis mêmes se reconstituaient. Une messe solennelle fut célébrée à la mémoire de tous nos chers disparus. Je fus désigné par le Parti Communiste Français pour le représenter à cet office. Je m’acquittai avec soin de cette mission.
Nous quittâmes Bergen-Belsen le 24 avril au matin en camions découverts. Nous roulâmes toute la journée, par une belle journée de printemps. Quelques jours plus tard… La France, ENFIN !
Quelle émotion, la France, la France enfin ; là, devant nous. Je descendis et je ramassai des petits cailloux que je fis sauter dans mes mains. La terre française, la terre de liberté. Il faut avoir été expatrié, avoir subi l’esclavage le plus féroce en terre étrangère pour comprendre combien sa Patrie, la terre des aïeux est une partie, la plus intime, de nous-mêmes.
On se dirigea vers le baraquement. C’était un café. Le patron nous demanda ce que l’on désirait.  » On n’a pas d’argent, on arrive de Buchenwald  »  » Ça ne fait rien, c’est la France qui vous l’offre ». Un verre de bière pour arroser notre retour au pays, que c’était bon. Arrivés à Lille, on nous servit un repas dans une salle immense. Les prisonniers de guerre disaient en voyant les officiers servis à part :  » Et voilà, ça recommence. »
On passa aux douches, puis une visite médicale sommaire fut effectuée. Les prisonniers de guerre nous laissaient passer par priorité. En sortant de là, nous avons hélé une jeep américaine. « À la gare ! » Et le soldat serviable nous déposa à la S.N.C.F. Le premier train pour Paris fût le nôtre. Il était bondé. Mais coucher par terre dans les couloirs n’était pas pour nous gêner. Longue habitude.
Dans la matinée du 29 avril on arriva à Paris. Le lendemain, j’avais 23 ans. Jamais je n’eus un si beau cadeau d’anniversaire. Le préfet en tenue, avec d’autres personnalités, nous accueillit.
En route vers l’hôtel « Lutetia ». Nous fûmes longuement interrogés. Une carte de rapatrié nous fut remise. On voulait nous loger car je ne pouvais pas rentrer chez mes parents empêchés à Saint-Nazaire.
Mais j’en avais assez et je filais par le métro vers la rue Paul-Delmet dans le XVè où je savais qu’une tante de ma mère habitait. À cette vieille tante, que je n’avais jamais vue, je lui écrivais à chaque 1er de l’an.  » Bonne année, bonne santé « , etc . C’était un dimanche. Je crois me rappeler qu’il y avait des élections municipales. Je demandais mon chemin.
À Lille, j’avais jeté mon rayé, sale, déchiré, plein de vermine et j’avais enfilé un costume gris. J’ai regretté plus tard de n’avoir pas gardé mes vêtements de bagnard, en souvenir. Arrivé rue Delmet, je trouvais la concierge dans l’escalier.  » Mlle Angèle MELLON, s’il vous plait ». Ma grande tante avait 90 ans et plus ; elle ne s’était jamais mariée. C’est elle qui avait élevé ma mère.  » Elle est morte mon bon Monsieur  »  » Ah ! dommage, c’était ma tante. »  » Je vous ai dit cela brusquement »  » Peu importe, je ne l’ai jamais vue, mais j’arrive de Buchenwald et je voulais lui demander l’hospitalité ».
La concierge était stupéfaite :  » Rentrez Monsieur, je vais vous offrir un café ». Puis, j’appris que mon cousin habitait toujours au huitième étage. Je montais péniblement ces huit étages, accompagné de la concierge. Marcel, lui non plus je ne l’avais jamais vu, ouvrit la porte, la figure pleine de savon à barbe.  » Je suis Jules, j’arrive de Buchenwald ». Et je fus reçu à bras ouverts.
Le mardi c’était le 1er Mai. J’avais l’intention d’aller défiler… Mais les nerfs m’ont lâché et j’ai dormi plusieurs jours d’affilée. Mon cousin me réveillait pour manger. Certainement qu’il devait acheter pour moi de la viande et des fruits au marché noir. Le 8 mai j’étais à l’Arc de Triomphe pour acclamer de Gaulle. De loin, j’aperçus sa haute silhouette.
Le 9 mai je pris le train pour Nantes. Les Allemands tenaient toujours la poche de Saint-Nazaire. Je dus attendre à Nantes, dans un centre d’accueil, jusqu’au 15 mai pour enfin retrouver mes parents qui s’étaient réfugiés à La Baule. Je fis le parcours de Nantes à Escoublac dans une voiture militaire française.
Après bien des péripéties on traversa, au petit jour, Saint-Nazaire. Partout des ruines, pas une maison debout. Mon coeur se serrait en contemplant toutes ces maisons sinistrées. Je ne reconnaissais plus où j’étais exactement. Arrivé à Escoublac, je dormis quelques heures sur une paillasse à l’école publique. Puis vers 7 heures je partis à pied, mon maigre baluchon sur l’épaule, vers La Baule-les-Pins où je savais que mes parents habitaient, après être revenus de la région parisienne.
Je demandais mon chemin, mais il n’y avait plus de plaques à certaines rues. Las de tourner en vain, je m’assis à terre au pied d’un arbre dans l’allée cavalière. Enfin un passant. Je demandais la rue.  » C’est là « , me dit-il.  » Connaissez-vous un vieux monsieur et une dame réfugiés de Saint-Nazaire ? Je suis leur fils, j’arrive de Buchenwald. Je ne voudrais pas que mon retour leur soit trop brutal. » Le monsieur m’accompagna volontiers jusqu’à une villa toute proche.  » Que cherchez-vous ?  » s’enquit une dame. Ma mère et mon père J’expliquai.  » Mais alors vous êtes Jules « .  » Bien sûr, où sont mes parents ? »

saint-nazaire bombarde
Les vagues de bombardiers sont passées 50 fois sur Saint-Nazaire, jusqu’au 28 juin 1943, jour du dernier bombardement. Il ne restait, alors, plus rien de la ville. Source : Ouest-France

Pendant toute ma déportation j’avais craint de ne pas retrouver mes parents à mon retour en France. Mon père était né en 1869. En 1945, il avait 76 ans et je me demandais si j’aurais le bonheur de le revoir.  » Vos parents ont déménagé à La Baule. Ma fille va vous conduire, ce n’est pas loin. » Arrivés à La Baule, place de la Gare, je dus, avec la jeune fille, parcourir plus d’un kilomètre en regardant le nom de chaque villa à droite et à gauche. Il n’y avait pas de numéro. Où donc se trouvait cette villa « Ar-Rosen »? Une fois encore je demandais :  » La villa Ar–Rosen, S.V.P. »  » C’est là, en face. » Et je vis brusquement ma soeur Simone qui repassait du linge dans une véranda. Je l’appelai :  » Simone… »  » C’est toi Jules. On te croyait mort. »
Les nouvelles sur l’horreur des camps de concentration avaient sérieusement alerté ma famille. J’avais bien, avec mon cousin, envoyé un télégramme de Paris mais celui-ci, avec la poche de Saint-Nazaire, n’était pas parvenu. Je m’en doutais.  » Où sont papa et maman. Sont-ils vivants ?  » Ma soeur se précipita.  » Maman, maman, il y a des déportés qui arrivent. » Ma pauvre mère descendit rapidement l’escalier en criant :  » Il y a peut-être mon petit gars. » Le petit gars était là et il se jeta, enfin, dans les bras de sa maman en larmes.  » Où est papa ? »  » Il a recommencé à vendre des journaux. Il faut bien vivre. »
Je partis vers la place de la Victoire où devait se trouver mon père. Il était là, en effet.  » Papa… »  » Mon gars, tu n’es pas mort ? »  » Non tu vois.  »  » Viens on va arroser ça. » Le café venait, depuis de longs mois, de recevoir un peu de Muscadet. Jamais je n’ai trouvé si bon ce vin de notre région.
C’était fini. Trente-trois mois, trente-trois mois de souffrances s’étaient écoulés depuis le 3 août 1942, date de mon arrestation. Gosse j’étais parti, homme j’étais revenu. La guerre était finie. La France était libérée. Un avenir radieux s’ouvrait devant moi…

Texte publié en septembre-octobre 1979 dans Le Serment N° 130