Témoignage de Lucien HAMELIN (1)

Les dernières semaines

L’hiver 44-45 s’achève. Il a été horrible. Le temps à Buchenwald ne doit pas se compter par année mais par hivers. Et celui-ci est d’autant plus épouvantable que la fin approche.

L’étau se resserre sur les nazis. Transformation des choses et des hommes. Les S.S., les vrais, sont de plus en plus happés et dévorés par le front de l’Est. À leur place, au camp, des trop vieux, des trop jeunes, des mal fichus. Ils vident leurs fonds de tiroirs. La crainte règne plus que jamais. Mais elle n’affecte plus essentiellement le « haftling » qui s’est endurci.

Elle règne de proche en proche à tous les échelons de la hiérarchie du camp, à commencer au niveau des « meisters » ces contremaîtres allemands, qui, ayant de la famille et de la bouteille, craignent par dessus tout le départ pour le front de l’Est. Nous on joue méchamment sur leur frayeur, feignant hypocritement de les plaindre quand leurs villes sont bombardées. Ils montrent les photos de leurs gosses, ils soupirent : «Ah, la guerre… Nicht gut! » « Eh oui, mon pote, qu’on fait. Fallait t’en rendre compte avant ».

L’usine a repris son rythme. Le sabotage s’intensifie et partout se perfectionne. On raffine, changeant le point de détail qui doit tout enrayer, déplaçant le grain de sable dans l’engrenage. Difficile de mettre le doigt sur le défaut ! Au front, ils recevront des caisses de matériel plus ou moins inutilisable.

Il y a bien des « meisters » qui soupçonnent des choses, mais que peuvent-ils faire ? En dénonçant les saboteurs, ils risquent de se dénoncer eux-mêmes puisqu’ils n’ont rien pu empêcher. Ils vont en tout cas au devant d’investigations et de sérieux ennuis. Nombre de S.S. de la nouvelle cuvée doivent penser de même.

Nous sommes (très) relativement protégés par cette contagion de la terreur qu’engendre toute tyrannie. Aux meilleurs temps, nous arrivons même à brancher une gamelle et à réchauffer ainsi notre soupe grâce au courant de l’usine. C’est le « meister » qui, effrayé par notre audace, se précipite pour débrancher la prise dès que le bruit des bottes révèle la présence du S.S. derrière la porte.

Les rapports commencent à s’inverser, mais nous en sommes, en dépit des apparences, au moment dangereux où, dans le cadre des chances devenues fluctuantes et incertaines, un moment d’affolement peut décider de tout.

Les convois de 45 arrivent. Ce ne sont plus, en raison de l’ampleur des territoires libérés, des gars qui viennent d’autres pays, de très loin, de partout. Non, ce sont les « häftlinge » des autres camps allemands vidés à l’approche de l’ennemi, c’est-à-dire des nôtres.

Il faudrait s’en réjouir car les signes de la déroute allemande maintenant se multiplient. Mais jamais, sauf peut-être aux tout premiers temps de la terreur nazie, la mortalité n’a été aussi forte. Ce sont des wagons entiers de morts qui nous arrivent, morts debouts, morts enlacés, agrippés les uns aux autres, morts de froid, de faim de soif et de détresse, ils s’écroulent en amas raidis sur les quais de la gare de Buchenwald où ils rebondissent et sonnent comme du vieux bois.

Ceux qui ne sont pas morts ne valent guère mieux. Le camp se remplit d’ombres aux maigreurs invraisemblables et qui se meuvent lentement, ne posant aux S.S. qu’un seul problème : que va-t-on faire de tous ces cadavres ? Le crématoire fonctionne jour et nuit, crachant sa fumée noire, ce qui reste de tant d’hommes évanouis en cendres.

Des morts il y en a partout. C’est dans ces derniers mois, ces dernières semaines et dans cette horreur aux relents de folie que le sort de chacun se joue.

Texte publié en mai-juin 1976 dans Le Serment N° 110