Témoignage de Marcel DARTIGUES

Au kommando de Berga

Après notre retour à Buchenwald venant du Kommando de Halle Saale et un nouveau séjour au petit camp dans des Blocks où nous étions entassés comme il n’est pas possible de l’imaginer, courant février 1945, me voici avec bon nombre de camarades de nouveau désigné pour un nouveau transport, 5 à 600 détenus, destination Berga Elster.

Un travail de galérien
Le travail consistait au percement de galeries dans une montagne pour y installer une usine souterraine. Nous y travaillions 12 heures par jour au percement de trous dans la roche avec des marteaux piqueurs pour introduire des charges de dynamite que l’on faisait exploser.

C’était le seul moment où nous pouvions respirer l’air pur vu que nous sortions des galeries au moment des explosions. Ensuite pour dégager les blocs de pierre il fallait charger des petits wagonnets que nous allions déverser le long de la rivière qui coulait au pied de la montagne. Mais que de péripéties au moment du déchargement des wagonnets qui neuf fois sur dix se retrouvaient dans la rivière étant entraînés par le poids des pierres.

On nous obligeait bien à rester sur le bord du wagonnet côté opposé pour faire contrepoids mais par réflexe, au moment de basculer la charge, nous nous écartions de peur d’être projetés dans la rivière, ce que ne manquait pas de faire le wagonnet. Inutile de vous décrire la scène surtout que nous avions à faire à un groupe d’énergumènes repliés de la Rhur qui nous considéraient être des terroristes.

Après quatre semaines (si mes souvenirs sont exacts) de ce travail de galérien où beaucoup de camarades n’ont pu résister, nous avons dû devant l’avance des alliés quitter les lieux pour une problématique évacuation. Par une matinée ensoleillée en colonne nous avons pris la route pour une destination inconnue.

La route de la mort

Pierre Mania : L'évacuation des kommandos sur la route
Pierre Mania : L’évacuation des kommandos sur la route

Au fur et à mesure que les journées passaient les forces nous abandonnaient. La nourriture était rare. Nous n’avions que les pissenlits ramassés le long de la route ; trois ou quatre fois pendant ces quatre semaines d’évacuation il nous a été distribué une soupe, hélas ! il n’y en avait pas pour tous. Seuls les plus résistants ont pu arriver jusqu’au bouteillon, je ne fus jamais de ceux-là.

Sur les routes, après une semaine de notre calvaire, l’effectif était presque réduit de moitié, nombreux sont ceux qui n’ayant pu suivre la colonne ont été abattus d’une balle dans la tête. Les jours s’écoulaient et toujours point de destination, nous tournions en rond (nos gardiens n’étaient pas pressés, l’arrivée signifiait pour eux le départ pour le front). Nous en avons eu la certitude en voyant des cadavres de nos camarades abattus quelques jours plus tôt lors de notre premier passage et qui étaient toujours là dans le fossé.

Nous parcourions 20 à 30 kilomètres par jour. La nuit nous couchions dans des granges, jusqu’au jour où étant à proximité d’une ferme trois polonais et russes ont « chapardé » une boule de pain et une motte de beurre. Surpris, ils ont été fusillés à quelques mètres de là, à l’orée d’un bois. À partir de ce moment-là nous dormions dans les bois avec pour couverture des branches de sapins que nous réussissions à couper aux arbres, les couvertures abandonnées en route nous faisaient terriblement défaut.

Après une nuit passée à Oberhals sous une pluie glaciale nous avons repris la route et le soir, étant arrivés en altitude, nos gardiens nous ont à nouveau conduits dans une grange pour y passer la nuit. Heureusement ! Le lendemain matin la campagne était recouverte de 10 cm de neige tombée dans la nuit (il faut vous dire que pour nos gardiens il était plus facile de nous garder car il y avait toujours des évasions).

Ce matin là un Français du nom de Guillaumot, si mes souvenirs sont exacts, a eu une épaule fracturée, un détenu couché dans le grenier lui étant tombé dessus. Je ne sais s’il a eu la chance de rentrer.

8 mai 1945
Enfin nous voici au 8 mai 1945. Pour la dernière fois on nous met en colonne par cinq. Hélas !! nous ne sommes plus très nombreux, à peine une centaine. Là encore nos gardiens procèdent à un « tri » ceux qui semblent les plus faibles sont sortis des rangs. L’interprète nous informe que ceux qui ne peuvent plus suivre peuvent rester là; un camion viendra les prendre. Étant à bout de forces, je sors des rangs; nous nous retrouvons une vingtaine: Verdier Elie, Charreton André, Metivier Jacques (décédé quelques jours après le 8 mai) et d’autres camarades dont je ne me souviens plus les noms.

La colonne des plus valides (70 à 80) reprend la route. Nous, nous restons là avec deux gardiens et environ une heure après nous partons à notre tour dans une direction opposée. Après plusieurs heures de marche et plusieurs haltes, nous croisons des colonnes de soldats allemands, ne sachant pas que la guerre est finie. Nous nous posons beaucoup de questions. Enfin dans la soirée l’interprète nous annonce que les gardiens nous demandent de partir par petits groupes.

Je me retrouve avec les camarades cités plus haut. Nous nous retrouvons aux environs de Plauen, Pilsen en territoire Sudète. Là nous sommes recueillis par un groupe de travailleurs français qui nous héberge dans le dortoir de l’usine dans laquelle ils travaillaient. Hélas, le directeur de l’usine, vu notre état lamentable, n’a pas voulu nous garder ayant sûrement peur de représailles si les alliés avaient trouvé des moribonds dans son usine.

Avec Verdier et un autre camarade, vers 15 heures, deux gendarmes sont venus nous chercher à la demande du chef d’usine et nous ont proposé de rejoindre un camp international de travailleurs. Nous devions prendre un train à 20 heures mais de peur que nous leur faussions compagnie, ils nous ont amenés à la gendarmerie et nous ont enfermés tous les trois dans la même cellule. Deux heures avant le passage du train ils sont venus nous chercher à nouveau pour nous conduire à la gare. Ils sont restés avec nous jusqu’au moment où nous sommes montés dans le train qui, après plusieurs haltes, s’est définitivement arrêté dans une gare ne pouvant aller plus loin, la voie étant coupée par les derniers bombardements.

Fin mai
Le lendemain au lever du jour, nous nous sommes retrouvés dans une petite ville arrosée par l’Oder, rivière qui séparait les troupes russes et américaines (c’est là que nous avons appris la fin des hostilités). De là, après un séjour dans l’hôpital de Elbogen a.d. Eger nous avons été rassemblés dans une usine désaffectée (nous sommes fin mai). C’est en car après une longue journée sur des routes défoncées que nous sommes arrivés à Bamberg d’où est parti un train de rapatriés pour la France. Mon camarade Verdier ayant dù être hospitalisé est rentré bien plus tard. Ce transport de Berga a fait beaucoup de victimes : Georges Alexis de Toulouse, André Bazille de Saintes et bien d’autres dont j’ai oublié les noms. Dans le premier groupe que nous avons quitté les derniers jours il y avait de bons camarades que j’ai le plaisir de revoir Albert Laffont, Jean Barnet, Max Ménard.

Texte publié en mars-avril 1994 dans Le Serment N° 235