Témoignage de Marcel LE DELLIOU

Les suites d’une dénonciation

Il y a quarante trois ans, le 24 Mai 1943, à la suite d’une dénonciation, par un jeune Français du sud de la France (1) et une femme belge nommée Maria Hemols ou Emels, interprète et maîtresse d’un chef allemand, la famille LE DELLIOU, demeurant à LE POULDU, petit port côtier de la commune de CLOHARS CARNOET (29) était prévenue, par une jeune et courageuse Française qu’elle était dénoncée et que le principal visé était Émile LE DELLIOU, jeune marin pêcheur.

Émile LE DELLIOU était le troisième enfant d’une famille de cinq. La famille se composait de : Armand LE DELLIOU, père, marin pêcheur, de la mère et de cinq fils. Comme beaucoup de Français, nous refusions la défaite, mais aussi la collaboration…

Pour ne pas être obligé de travailler en 1941 l’aîné Armand LE DELLIOU (fils), 21 ans s’engageait dans la Marine Nationale à Toulon. Il eut la chance de partir en Afrique du Nord et d’être embarqué sur le cuirassé « Jean Bart » à Casablanca. À la suite du débarquement américain au Maroc, il s’engagea dans les Forces Françaises Combattantes, fit par la suite les débarquements en Méditerranée et celui de Provence, puis continua une belle carrière dans la Marine Nationale.

En 1942, le deuxième fils, Étienne, 20 ans, le troisième fils, Émile, 19 ans ainsi que des camarades s’engagèrent également dans la Marine Nationale à Toulon. Ils partirent tous avec l’espoir de combattre l’occupant allemand… Émile fut embarqué sur le contre torpilleur « Vauquelin ». Hélas, le 2 Novembre 1942, les Allemands envahirent la zone sud de la France. À Toulon, la marine fut sabordée, les marins renvoyés dans leur foyer.

À leur retour à LE POULDU, les allemands furieux leur firent comprendre qu’ils n’aimaient pas les sabordeurs. Ils leur firent aussi comprendre qu’il y avait du travail pour eux en Allemagne. Nous habitions dans un cul-de-sac. Pour eux, nous étions faciles à surveiller. Puis ce fut la dénonciation du 24 Mai 1943, l’avertissement de la jeune Française qui nous mit en garde, ce qui nous permit d’enterrer des armes que nous avions dans une cache, évitant par-là même le pire pour la famille.

Trois jours plus tard, le 27 Mai, Émile LE DELLIOU (qui avait la ferme intention de rejoindre l’Angleterre, par la frontière espagnole, nous le savions) embarquait avec notre père sur le canot misainier breton le « St Jean » afin disait-il de gagner honnêtement la croûte qui lui permettrait de se payer le voyage par l’Espagne. Le bateau était parfaitement en règle, l’équipage aussi, après l’inspection de la GAST (douane) allemande. Ils pouvaient partir à la pèche.

Tous les autres bateaux étaient déjà partis. Les allemands ne tireront pas. Mais lorsque le « St Jean » qui était le dernier à se présenter devant la passe, les allemands tirèrent deux coups de feu. La première balle siffla aux oreilles d’Émile qui était à la barre, la deuxième fit mouche en plein front, lui traversant la tête de part en part. Aussitôt mon père fit demi-tour, rentra au port. La Gast déjà bien avertie attendait l’accostage du bateau. Devant ce spectacle, je piquais une telle colère que je lançais en direction du douanier allemand (non responsable des coups de feu) une manivelle de moteur. Celui-ci la reçut en plein ventre, se plia en deux de douleur, puis se ressaisissant, il me mettait en joue.

Le 28 Mai, au soir, les soldats allemands en nombre important cernaient notre maison, et arrêtaient: Armand LE DELLIOU (père), Étienne LE DELLIOU (20 ans), Marcel LE DELLIOU (16 ans) moi-même, ainsi que notre voisin Emile JACOB chez qui nous écoutions la radio anglaise. Internés tous à la prison de Mesgloageron à Quimper, notre père fut libéré un mois plus tard grâce à l’intervention énergique auprès des officiers allemands du Comte Jean de Polignac, maire de la commune de Guidel (Morbihan), ancien patron de mon père et propriétaire de la maison que nous habitions depuis fort longtemps.

Mon frère Étienne était libéré un mois et demi plus tard, du fait d’un sauvetage en mer, mais sitôt sa libération, la Kommandantur ordonnait l’expulsion des lieux dans les 24 heures, sous peine de nouvelles arrestations de toute la famille, y compris le plus jeune des frères, Eugène (14 ans). Ordre formel, partir le plus loin possible de la côte. Ils furent finalement assignés à résidence à ECOMMOY (Sarthe) jusqu’à la fin de l’occupation.

À Ecommoy, Etienne LE DELLIOU fut convoqué par le S.T.O. Réfractaire, il prit le maquis et se réfugia à Luché Prongé chez un cultivateur dont le fils était dans la gendarmerie. Après le débarquement en Normandie, il rejoignit la Marine Nationale et finit la guerre sur le « P.A. Bearn ». La famille JACOB subit le même sort et fut assignée à résidence à Orléans. La soeur de M. Émile JACOB fut arrêtée et internée dans cette ville.

Quant à moi, Marcel LE DELLIOU, je fus accusé de tout et surtout de sabotage. Cela était réel mais j’ai tout nié en bloc. Je savais que cela ne servait à rien. La Gestapo savait tout, nous étions vendus depuis longtemps. Moi je fus condamné à la déportation malgré mon jeune âge (16 ans). La suite, ce fut Compiègne, Buchenwald, Dora puis le commando de Rossla. Ce fut, par la suite, les routes, où beaucoup de camarades moururent et enfin la libération entre PARCHIM et SCHWERIN sur la route de Lubeck. L’hospitalisation à Lunebourg puis à CELLE avant d’être rapatrié sanitaire le 31 Mai 1945.

Mon voisin et camarade JACOB qui fut déporté à la forteresse de Rheinbach revint dans un état lamentable. Il eut beaucoup de mal à s’en remettre et mourut quelques années plus tard.

Le petit résumé de cette histoire est réel. Pour tout ce que je viens de raconter à ma manière sans fioriture (l’instruction que j’ai reçue ne me permettant pas d’en faire un volume). Par l’intermédiaire du Ministère des Anciens Combattants, la France reconnaissante m’a octroyé la carte bleue des déportés Politiques n° 110404525. J’avais alors demandé la carte de déporté résistant. Réponse des A.C., il me manquait la signature d’un chef de corps. Chez nous, nous faisions de la Résistance depuis longtemps mais de la résistance sans affiliation. Hélas, pour moi, même pas de carte de combattant, volontaire.

Texte publié en juillet 1988 dans Le Serment N° 196