Témoignage de Marcel PAUL

Sur les camps de la mort…

Marcel Paul – DR

Marcel Paul a écrit la préface du livre de Pierre Durand « les Français à Buchenwald et Dora » paru en 1977. Voici quelques extraits de cette préface où il est question du camp tel que le connurent les premiers arrivants en 1943.

Buchenwald et Dora étaient des camps de la mort lente. L’espérance de vie, en moyenne, y était, selon les époques, de six à huit mois. Ce n’était pas Auschwitz, Maïdanek ou Treblinka où les trains de déportés déchargeaient leurs misérables cargaisons à la porte des chambres à gaz. On me permettra de saluer ici la mémoire des millions de femmes, d’enfants, d’hommes de tous âges qui y laissèrent leur vie, car avant d’être amené à Buchenwald, je suis passé par Auschwitz avec un convoi comprenant 1 800 autres Français, dans des circonstances que relate Pierre Durand.

Je n’y suis resté qu’une quinzaine de jours. Nous étions parqués dans le secteur des chambres à gaz et nous attendions notre tour. Dans mes cauchemars, aujourd’hui encore, je revois, avec un sentiment de douleur insurmontable, les groupes d’enfants qui se pressaient devant les portes des hideuses bâtisses. Contre leurs bourreaux, du plus profond de mon être, monte alors une haine inextinguible. Survivants de cet abattoir humain, nous sommes restés des témoins et nous avons le devoir de PARLER…

UNE JUNGLE…
Dans un camp de la mort, les notions de « droit de l’homme », d’ « équité », de « justice », voire de « raison » n’avaient pas cours. Un camp nazi était une jungle au sens le plus absolu du terme. Les hitlériens y avaient rassemblé et savamment mêlé aux « politiques », aux résistants, la lie de la société, des condamnés de droit commun redoutables dont la peine de mort avait été commuée, ou qui avaient été frappés de relégation à perpétuité.

Ces bandits, les « verts » (leur écusson, leur « triangle » était de cette couleur) étaient utilisés par les SS comme hommes de confiance et comme auxiliaires prêts aux pires besognes, toujours disposés à frapper et à tuer sous n’importe quel prétexte.

Pierre Durand raconte comment, à la suite d’une bataille, l’organisation politique clandestine allemande parvint à écarter les « verts » des postes administratifs qu’ils occupaient.

Lorsque nous arrivâmes à Buchenwald, en mai 1944, ceux-ci étaient détenus pour l’essentiel par les « rouges » (les politiques), en majorité des communistes et des socialistes allemands (surtout des communistes). Par rapport au règne des « droit commun », la différence était considérable et fondamentale.

Avec les chefs de Block et les Kapos « politiques », nous avions affaire, pour l’essentiel, à des militants d’un grand courage, dont un bon nombre assumaient des responsabilités de premier ordre dans l’organisation et les combats de la Résistance.

Il y avait cependant parmi eux quelques brebis galeuses qui ne dédaignaient pas de frapper les déportés. Leur conception de la discipline se ressentait de la notion fasciste : l’ordre par la crainte, la crainte par la violence. Le règne du débrouillage, du chacun pour soi et de la violence a gangrené aussi des déportés français qui en arrivèrent à voler de la nourriture ou des vêtements au détriment de leurs camarades. La conséquence, dans certaines circonstances et par un enchaînement tragique appartenant à la logique de la violence, a pu aller jusqu’au lynchage à mort des coupables. Telle est la contagion…

LA VIOLENCE !
J’ai parlé de la violence exercée par certains chefs de block ou kapos pour maintenir la discipline. Pour comprendre leur attitude – et non pour l’excuser – il faut savoir que le moindre incident, le moindre désordre apparent dans le camp aurait donné lieu à l’intervention des SS, avec leurs mitraillettes, leurs mitrailleuses et éventuellement leurs lance-flammes.

Les militants allemands qui vivaient dans cet enfer depuis des années (certains depuis 1933) avaient eu sous les yeux les horribles réactions des SS. Ils avaient vu assassiner leurs camarades par milliers et ils savaient que les nazis, placés devant le spectre de la défaite prochaine, pouvaient se montrer plus sauvages encore.

Et puis, par malheur -par eux et pour eux- les socialistes, les communistes et d’autres antifascistes allemands n’avaient pas toujours su s’unir entre eux pour opposer, dans les camps comme ailleurs, un front uni de résistance à la machine exterminatrice des nazis. Chaque groupe s’était replié sur lui-même, se méfiant des autres. Chacun pensait qu’il ne pouvait trouver qu’en lui-même des hommes de confiance absolue.

Les communistes allemands eux-mêmes pensèrent longtemps qu’il ne saurait être question d’associer à leur lutte d’autres déportés étrangers que des communistes. Encore ne les approchèrent-ils avec d’autant plus de circonspection que certains de ceux-ci préconisaient, comme ce fut notre cas, un appel à la conscience et à l’action des masses, ce qui, à nos yeux, ne devait d’ailleurs, en aucun cas, nuire aux règles impératives de la sécurité et de la vigilance.

La discipline, dans un tel climat permanent de méfiance, ne pouvait reposer que sur la force, et la force, dans nombre de cas, ne pouvait aboutir qu’à la violence. Pour aboutir à l’union, il fallait en finir avec la violence entre prisonniers. Ce ne fut pas un petit problème…

Texte publié en juillet-août 2000 dans Le Serment N° 272