Témoignage de Robert DARSONVILLE

De Buchenwald à Salzburg

À notre demande notre camarade Robert Darsonville a accepté de nous confier, pour publication, les notes qu’il jetait à la hâte, en avril 1945, et dans des conditions qu’il est facile d’imaginer, sur quelques chiffons de papiers soigneusement gardés durant l’enfer de l’évacuation. Pas de littérature, seulement des faits, des réflexions sur le vif, un document précieux où ceux de nos amis qui ont connu l’enfer de ces jours terribles revivront leurs souffrances, leurs désespérances… et aussi leurs espoirs.

BUCHENWALD, 8 AVRIL 1945.
Il est 8 heures. On fait le point avec les camarades. Nos jeunes sont calmes… Les vieux ont peur, les malades encore plus. La journée d’hier a fait mal. Les nerfs sont brisés. Que sont devenus les malheureux du petit camp ? Où sont-ils allés ? Malgré l’ordre de ne pas bouger, les camarades font quelques paquets ! On attend !… Quoi ?

Photographie de déportés probablement du block 26 © AFBDK
Photographie de déportés probablement du block 26 © AFBDK

A 11h15, les chefs de Block sont appelés à la Schreibstube, puis rassemblés sur la place d’Appel. Je monte avec notre chef de Block (Martin-Böhne) du 26. Arrivés sur la place, il me demande de retourner au Block, mais je reste à l’angle du Block 3. J’attends avec Zigler, un camarade qui est Lagerschutz. Nous surveillons la place d’Appel. Les chefs de Block redescendent au pas accéléré. Nous nous retrouvons avec un Stubendienst du Block 42. Il semble bien que le Camp va évacuer.

Il est 11h30. Je redescends avec Martin. A peine arrivé au Block, celui-ci est appelé au Block 12. Il y va. Nous prévenons le Block calmement. Kermarrec au A et moi au B. Nous demandons aux camarades de ne pas sortir du Block. Martin vient de rentrer ; il nous appelle. Les chefs de Block, unanimes, ont décidé de ne pas évacuer. Cependant, on apprend que le Block 30 a décidé de partir.

Il est 12 heures. Le Lagerältest n° 1, les lagerschutz, les brandwache parcourent les rues du grand Camp et lancent de stridents coups de sifflets (pour faire du bruit sans doute). Rien ne bouge. Personne ne monte.

À 12h20 environ les chefs de Block sont appelés à la Schreibstube.

ASPECT DU CAMP
Il est 13 heures. Quelques groupes de S.S. sont rentrés dans le camp. Des coups de feu sont tirés un peu partout, mais il en était de même hier quand le petit camp a fourni un transport. Les S.S. se sont arrêtés dans la rue, avant nous ; quelques gars ont sauté par les fenêtres et se sont réfugiés au Block 26… Je suis inquiet… J’en fais part à Maillard qui est notre responsable militaire.

Martin Böhne est effondré. Le chef du Block 32 est avec lui ; il nous déclare qu’il faut 5.000 hommes dans deux heures, sinon les S.S. descendront en force dans le camp et feront usage des armes. Je monte seul vers la place d’Appel…

Quel spectacle épouvantable ! Pauvre troupeau ! Le petit camp monte… Ça monte lentement. La tête de cette colonne vient de s’arrêter au milieu de la place d’Appel (la peur sans doute) ; déjà, près de la porte d’entrée, à l’intérieur du camp, se trouvent 3 à 400 S.S. rangés sur plusieurs rangs, et sur toutes les largeurs de chaque côté de la tour.

Le Lagerälteste n° 1 va parler avec les officiers. Ils hurlent, et aussitôt nous entendons dans les haut-parleurs le commandement  » Alles, zum Tor « . Malgré les sommations hystériques du Lagerführer, silence complet. Les S.S. hurlent « Heil Hitler » et descendent dans le camp. Moi aussi ; je préviens le camarade Martin et le Block.

Les S.S. sortent le 24 à coups de revolver. Rien ne bouge au 26. Les S.S. sont maintenant au 27 et au 28. Cette fois, nous devons sortir. J’ en fais part à Maillard qui voudrait aller au Block 31… Trop tard ! Je crois à l’évacuation de tout le camp ; on parle aux gars dans le Block :  » Que les vieux ou les malades se couchent ou se cachent « .

A 13h45, Martin Böhne notre chef de Block, Maillard, Kermarrec et moi sommes sur la porte du Block et demandons à nos camarades de sortir en ordre, mais lentement ; il faut éviter la casse.

Il est 13h55 ou un peu plus. Nous montons à 350 environ (la moitié du Block). Les S.S. hurlent sur le 25 (Block Polonais), coups de feu, scènes de violence, coups de triques. Ils tuent…

J’ai un moment de faiblesse. Je m’accroche au bras de Charlie Roy-Grollier. Nos jeunes sont solides… Nous sommes en ordre, les S.S. nous foutent la paix et passent devant le Block sans entrer. Pour moi, il ne s’agit plus de 5.000 hommes mais de tout le camp.

Je récupère et suis en tête du Block avec Maillard. On décide de suivre les deux Blocks russes… On tourne en rond une paire de fois, mais les S.S. sont là!

A 16h10, nous passons la porte ; nous contrôlons parfaitement notre Block ! on fait le point… Oui, nous sommes environ 350 du 26.

LA ROUTE DE WEIMAR

Photographie de Weimar le 11 avril 1945 © AFBDK
Photographie de Weimar le 11 avril 1945 © AFBDK

Je suis presque heureux de quitter le camp. On évacue avec nous le Block 10 (Français), deux Blocks (Polonais et Hongrois), deux Blocks (Russes) et 1.000 à 1.200 hommes du petit camp, soit environ 4.500 détenus. J’ai noté encore  » Marche pas trop rapide jusqu’à Weimar « .

Mais les transports qui sont partis avant nous ont dû souffrir… Des morts tout le long du parcours, depuis le camp jusqu’aux premières maisons de la ville. Pour notre colonne, une vingtaine de pauvres vieux du petit camp ont été abattus en route. La ville de Weimar est calme… trop calme… Des gosses nous jettent des pierres et nous insultent ; des femmes avec des enfants dans les bras ricanent.

Il est 18 h 30. On embarque dans des wagons-tombereaux (80 par wagon), deux boules de pain pour trois, un paquet de margarine pour cinq. Dans mon coin, je griffonne ces notes… Quelle journée !

WEIMAR, LE 8 AVRIL 1945
Départ à 21 heures. Quatre-vingts hommes par wagon (tombereau), quatre sentinelles par wagon perchées sur les rembardes ou entre les wagons. Le canon gronde partout … On roule doucement… Il fait froid… J’ai un mal de tête fou…

Nous sommes quatre wagons de Français (Block 26). C’est la nuit. Il doit être 22 heures ou un peu plus… Je suis malade à crever. Aviation sans relâche. Bombardement d’une ville proche, sans doute Iéna ? Et ça tombe… Arrêt en rase campagne. Prenons la direction de Eger. À l’aube, nouveau stoppage dans une vallée pleine de brouillard.

Le 9 avril 1945.
Nous touchons une ration de saucisson. Impossible de se reposer. Passons à Leissling, Weissenfels, Zeitz qui sera occupé deux jours après notre passage. Il semble que nous nous dirigeons vers Dachau… Aviation toujours. Non, nous allons plus à l’est… Fréquentes alertes partout… Arrivons à Glauchau.

Le 10 avril 1945.
Départ de Glauchau à l’aube. Passons à Chemnitz qui est aux deux tiers rasé (d’après un cheminot, 80.000 morts sur une ville de 400.000 habitants). Nous quittons la grande ligne de chemin de fer, passons à Reipland et Wurschberg. Population sympathique, dont une femme allemande qui pleure.

Montagnes, rivières, très beau site… Floha… passons à Pockiau, Lengefelds, Zöblitz. Traversons les monts de Bohème… Trois locomotives… Où va-t-on ? Discussion avec les camarades. Que faut-il faire?… Départ de Zöblitz à 18h25. Reizennhin 19h55. Dans la nuit, une ville est terriblement bombardée à une trentaine de kilomètres de nous.

Le 11 avril 1945.
De très bonne heure, nous arrivons à Tomatau, à la frontière tchécoslovaque, nous avons faim… Nous y passerons une partie de la journée. Au coucher du soleil, reçu un quart de soupe et une tartine de pain… Après dix minutes de route, halte dans une petite gare, Priesen… Nous y resterons toute la nuit et une partie de la matinée… Il fait beau temps. Nous restons dans le même coin sans pratiquement bouger de place…

Le 12 avril 1945.
Nous revenons à Priesen. Nous sommes gardés par les Volkssturm : un quart de soupe, un morceau de pain + une rondelle de saucisson… Scènes pendant la distribution. Nous tenons nos camarades… Je gueule comme un putois… Résultat : les S.S. distribuent quelques rafales de mitraillette… Plusieurs gars restent au sol…

Dans la nuit, coups de feu et hurlements… Sans doute des gars qui ont sauté des wagons.

Le 13 avril 1945.
Toujours à Priesen. Attitude menaçante des Volkssturm des wagons  » reviers « ; nous recevons sept Polonais et Russes. Mauvais éléments… Reprise en main des trois wagons du 26 à coups de poings : un quart de soupe, une tranche de pain…

Départ à 15h30 environ. Prohl, région très giboyeuse  » incroyable « ! Et nous qui crevons de faim… Passons Kaadlun, Brumnersdorf. Arrêt à Klösterle – Prechennitz. Sortons les morts des wagons du train (3 camions), plus de 150… Nous étions partis à 4.500 environ. Cela fait à cette date, le quatrième déchargement. La dysenterie fait des ravages, même parmi les Français. Passons à Schlackenwerth, Neudan, Dallivitz. Arrivons à Kuttenplan où nous passons la nuit.

Le 14 avril 1945.
Partons pour Plan (Bei Marienbad), une première partie du train nous quitte et revient vide quatre heures plus tard. Où sont allés nos camarades ? Organisation du sommeil dans les wagons, car nous n’avons rien reçu depuis 24 heures. 1.000 à 1.200 de nos camarades seraient partis vers un petit camp ? La manie des recettes de cuisine apparaît avec d’autant plus de vigueur que nous crevons de faim et de soif… Départ à 15 heures pour Tachau (arrêt ou but?)…

Le 15 avril 1945.
Toute la journée à Tachau. Bruits contradictoires… 1.500 détenus, en effet, ont été enlevés du convoi et acheminés sur Flossenburg (?) vrai ou faux… ? Distribution de vivres : une boule pour quatre, une barre de margarine, un morceau de fromage. Nos wagons se sont distingués par l’ordre et la discipline. La fatigue se fait sentir… Toujours gardés par des Volkssturm plus les S.S. Nous apprenons la mort de Roosevelt. Départ à 20h45, nous roulons toute la nuit…

Le 16 avril 1945.
À l’aube… Il fait très froid… Nous sommes à Ronsperg que nous quitterons vers 7h15 et nous voici en panne… Recevons une seconde machine, passons à Neu-gramwtin, Klentsche-Ober, Chodenschloss et Mawlowitz (direction de Pilsen). Attaqués par des chasseurs américains… Gibier en quantité… Manœuvres puis retour à Klentche-Ober…

12 heures (voie coupée), Tchécoslovaquie… Accueil stupéfiant de la population du village – ravitaillement par elle – Bagarres avec les S.S. Attitude de nos sentinelles qui laissent faire… Le soir, les femmes nous servent de la soupe chaude… Mais la nuit sera dure. Il y a des tentatives d’évasion… Coups de feu… Hurlements des jeunes S.S.

Le 17 avril 1945.
Toujours à Klentche-Ober. La population jette du pain dans les wagons. Nous restons un petit mille en tout… Toujours des morts en quantité… Des jeunes filles nous acclament. Quelle leçon politique et morale !… Arrivons dans l’après-midi à Janowitz. Toujours le même accueil de la population… Puissante formation de bombardiers soviétiques qui passent au-dessus de la gare… Pas de frayeur chez les civils, mais nos gardiens nous obligent à nous coucher dans les wagons…

Pierre Mania : Dans les wagons
Pierre Mania : Dans les wagons

Coups de feu sur un wagon de Russes et sur des civils tchèques. Les S.S. sont de plus en plus énervés. On part au crépuscule… Dans la nuit un très long tunnel… Évasions nombreuses… fusillades… Beaucoup seront repris car nous avons quitté la Tchécoslovaquie pour rentrer en Bavière où les Volkssturm sont partout… Nous voyons ramener des blessés qui seront jetés dans les wagons.

Le 18 avril 1945.
Réveil à Eisenstein, ancienne gare frontière entre la Tchécoslovaquie et l’Allemagne. En route, traversons Ludwigstall puis Regen, Deggendorf… Arrêt… Ravitaillement : pain et margarine… Le site est superbe… Un calme impressionnant. Nous descendons des wagons. La tranche de pain est engloutie depuis longtemps… Vivent les pissenlits… Passons la nuit dans les wagons…

Le 19 avril 1945.
Toujours à Deggendorf… On est crevés, vidés et les copains qui crèvent dans les wagons de dysenterie… Calme anormal à la gare… Pas de vivres… La fièvre reprend les gars… Une fois de plus, il faut faire le gendarme pour pouvoir se reposer un peu… La nuit est fraîche…

Le 20 avril 1945.
Quelle nuit encore ! Encastrés les uns dans les autres. Elles sont éreintantes… Et puis, la faim… Vers 7h30, hors des wagons… groupés, triés comme du bétail… 27 Français dont Kermarrec, Rey-Golliet, Chailloux, Pierre Carton, Hugèle, etc… Nous sommes destinés pour un kommando en  » Bauzug « … Alerte… Nous assistons étendus dans l’herbe ou sous les wagons à un bombardement de la ville… 2 kilomètres à peine… et ça tombe… Dépôt de carburant, usines, habitations… tout saute… Ça brûle… fin d’alerte.

Notre future équipe de cheminots est embarquée dans un nouveau train. Toujours en wagons-tombereaux. Celui qui nous précède est celui des malades, des mourants et des morts… Quelle tristesse et quelle odeur épouvantable ! Je reconnais Héliot, ex-officier. Il n’en a plus pour longtemps, le pauvre ! Et rien à faire…

Nous partons vers 19h30 très lentement. Traversons le Danube (il est loin d’être bleu), Deggendorf brûle toujours. Il est rouge, couleur de sang. Les Allemands de notre tombereau qui sont des verts chantent, les mourants devant nous gémissent et hurlent et achèvent leur vie. Rien à manger. Je ne sais plus si j’ai faim…

Parfois le S.S. de notre wagon distribue par  » pitié  » une balle à un malheureux qui crie trop… Une première halte… Nouvel arrêt en rase campagne… J’ai l’impression que tout ce qui reste de ce convoi est touché par la dysenterie. Les morts sont enterrés dans le remblai de la voie ferrée. Nous retrouvons la  » 6  » S.S. Bauzubrigad. Nous voici séparés du reste du convoi… Où vont aller échouer une fois de plus nos camarades… ?

Le 21 avril 1945.
Nous retrouvons nos camarades de Buchenwald. Le responsable est un Alsacien Peters, Hébert de Soissons, Raymond Huard de Paris. Nous voici affectés à cette  » 6 S.S. Bauzubrigad  » Wagon H 13 – wagon couvert – couchés, étendus, 24 hommes par wagon, et le soir, nous arrivons en gare de Platting.

Le 22 avril 1945.
Réveil à 5 heures. Travail sur les voies… La gare a été bombardée. Quel ravage ! Il faut sortir des canons qui sont dans les trous de bombes. Quelle journée ! Départ le soir. Deux sentinelles dans le wagon.

Le 23 avril 1945.
Réveil à 5 heures à Passau. Gare de triage de Auberbach complètement ravagée. Il faut rétablir une voie. Discussion entre les copains. Il faut freiner le travail. Je reste avec Yvon… Il fait froid… Pluie… Les S.S. pillent dans les wagons… On ramasse quelques miettes.

Le 24 avril 1945.
Nouvelles de la guerre qu’on écoute, sans plus. Serons-nous rattrapés ici ? Tu parles !  » Il faut que le train passe « , hurle le commandant S.S. Heureusement que nous sommes une bonne équipe dans notre wagon !

Le 25 avril 1945.
Journée moins dure – mais on parle d’expulsion des Français parce qu’ils ne travaillent pas assez. Je m’accroche avec Peters. Nombreuses alertes… L’on entend le canon un peu partout ; mais, une fois de plus, le train passe. Je maudis tout le monde… Heureusement, un avion anglais arrose la locomotive. Nous partons lentement, très lentement… Et dire qu’il ne déraillera pas, ce p… de convoi… ?

Le 26 avril 1945.
Nous sommes à Obernberg-Althein, écartés de la gare. Plus de machine !… Elle est comme nous aux deux tiers crevée… Toujours l’aviation… Mais pour nous, cela aura été une journée de repos. Le soir, l’on reviendra dans la gare…

Le 27 avril 1945.
Toujours à Obernberg. Je crois qu’il se passe quelque chose… Les S.S. font une sale gueule… Départ vers 8h30, même direction qu’hier : Braunau, Steindorf, Berg Maria, Plain. Dans l’après-midi, arrivée dans une avant-gare de Salzburg.

Le 28 avril 1945.
Réveil à 4h30. Rassemblement 5h15. Travail sur les voies… Pas trop de dégâts ! Nous avons pu faire un pointage avec Peters, Kermarrec qui a été nommé Vorarbeiter. Mais quelle vacherie de temps… De la pluie toute la journée !

Le 29 avril 1945.
Réveil 4h30. Travail 5h30 jusqu’à midi. Tout est calme. Les lilas sont en fleurs, les montagnes couvertes de neige… Toujours le bruit du canon… Toujours l’aviation ! Je crois que cette fois, nous approchons de la fin. De nombreux soldats allemands battent en retraite et font front aux S.S. qui sont livides… mais toujours aussi sauvages. Nous devrons travailler jusqu’à 21 heures. Il refait très froid… et toujours cette pluie ! … Munich serait tombé. L’on parle d’Armistice ! Mauvais temps.

Le 30 avril 1945.
Conversation avec des travailleurs libres sur le chantier, mais tranquillité. Le soir, longues discussions dans le wagon. On récupère un peu sauf notre camarade Aubineau. Inquiétude… Il n’est pas bien. Bon Dieu ! Pourtant, la fin approche ; demain, il restera au wagon.

Le 1er mai 1945.
C’est encore un 1er mai de lutte. Car il faut tenir le coup. Une fois de plus, plus rien à manger et il faut travailler. 10h30, alerte. Cette fois, c’est pour nous. Une première vague sur la gare centrale et la ville. La deuxième sur notre chantier et une autre partie de la ville. Quel déluge !… Demain, il paraît qu’il faudra reprendre les pelles et les pioches.

Le 2 mai 1945.
Il neige… Et pourtant, l’on repart boucher les trous de bombes… Il faut se remuer car les sentinelles sont nerveuses; mais, je remarque qu’elles restent groupées et discutent entre elles… Nous restons à 87 Français.

Dans l’après-midi, le commandant et la majeure partie des S.S. ont disparu… Déjà des pillards… Les Français restent très calmes et bien organisés. Nos jeunes vont acheter des vivres (sans argent) chez les civils…

Le 3 mai 1945.
Nous ne sortons plus pour travailler. Près du train, des trous ont été creusés dans le granit et servent d’abri. La population du coin y vient. Le front se rapproche assez vivement. Nous avons bien du mal à garder les gars en main. Encore une nuit blanche !… Vers 21 heures, bruit de combat dans la ville. Au petit jour, l’on entend les blindés en ville…

Le 4 mai 1945.
Une fois de plus, rien à manger… L’on reste terrés autour des wagons. La bataille fait rage partout…

Le 5 mai 1945.
Nous ne voyons plus nos gardiens, mais l’armée allemande qui se replie en se battant. Quelle race de fanatiques !… Bombardement d’artillerie alliée. Tous nos gars vont dans les abris civils : des Françaises et travailleurs libres… Je reste seul avec Kermarrec dans le wagon. Nous avons échappé à la furie des S.S., à la dysenterie, à la faim, et l’artillerie a pris pour cible cette petite gare et le train. Quelques wagons sont mis à mal et un passage à niveau à 300 mètres de nous. Les obus nous arrosent de pierres… Enfin, voici le jour…

Du 6 au 9 mai 1945.
Nous sommes enfin libres !… Alors la grande foire commence… Les Américains sont venus nous voir… Nous apprenons que la France est aux mains des  » Rouges  » ! La ville de Salzburg est pratiquement détruite…

Les soldats américains donnent l’exemple du pillage. Des déportés suivent l’exemple. Pas d’espoir de rapatriement avant 15 jours… Les troupes françaises sont à Berchtesgaden, à 25 kilomètres de nous…

Le 20 mai 1945.
Nous quittons Salzburg en camion militaire. Direction Strasbourg où nous arrivons le 22 je crois. Centre d’accueil… Formalités impensables… Nous revoici en France ! ! !

Le 24, nous serons à la gare de l’Est (transportés en wagon couvert). Beaucoup de paille et couvertures… Thé, café dans les gares.

A 7 heures du matin, Paris… et l’aventure est terminée !

Guy Chabridon, né à Ruffec en juin 1914, est déporté le 27 janvier 1944. Il porte le numéro 43520. De retour en France, au passage de la frontière, et après un premier interrogatoire par la police militaire, il a reçu une carte de rapatrié. Celle-ci lui donnera droit à des vêtements, des chaussures, un viatique, quand il rentrera chez lui (Gentilly).
Carte de rapatrié

Texte publié le 4° trimestre 1972 dans Le Serment N° 90