Témoignage de Robert LANÇON

ELLRICH – SÜD-HARZ

Un camp dont on ne parle pas beaucoup parce que ce n’était par un grand camp comme Buchenwald, mais un camp où la barbarie, la terreur SS se donnèrent libre cours.

Notre ami Robert LANÇON y séjourna. Son article est tiré en grande partie de la « Plainte des anciens d’Ellrich contre les responsables du camp auprès du Tribunal des Crimes de guerre », en date du 27 Juin 1947.

Robert fournit des chiffres terribles dans leur sécheresse. Il sait de quoi il parle. Les photos ont été prises par ses soins lors d’un pèlerinage en 1956. Il n’y avait pas de chambre à gaz à Ellrich, mais seulement un régime qui est responsable des milliers de déportés français, belges, etc… qui y furent assassinés. Ces horreurs que « certains » veulent occulter.

Bordée par une petite rivière, la ZORGE, ELLRICH est une charmante bourgade située au pied du massif du HARZ, à une quinzaine de kilomètres de NORDHAUSEN : Tout y respire le calme de la campagne et de la forêt toutes proches. Et pourtant. C’est là que les Nazis installèrent le 1er mai 1944 un des camps de concentration les plus cruels, dépendant administrativement du camp de DORA. Il prit le nom de : WAFFEN – SS ARBEITLAGER ELLRICH Abteilung III du KL Mittelbau (Dora).

À cette époque c’était un marécage tout près de la gare d’Ellrich (au maximum à 400 mètres) dans une petite vallée bordée d’une colline schisteuse qui prolongeait celle de Dora. Ce marécage fut entouré de barbelés qui englobaient de vieilles usines à plâtre. Ces bâtiments servirent de premiers blocks, auxquels on ajouta petit à petit des baraques en bois.

L’effectif du camp ne dépassa guère 9 000 détenus à partir du mois de Septembre 1944. Les occupants furent en majorité des Russes, des Polonais, des Tchèques et des Tziganes, mais il passa à Ellrich environ 3500 Français et presque autant de Belges.

La journée commençait à 4h par un appel de 1h ou 2h, puis c’était le départ pour le travail principalement de terrassement sur le chantier de WOFFLEBEN, à quelques kilomètres du camp, où se creusaient des tunnels, futures usines souterraines comme à Dora.

Pendant une période de 11 mois, 3500 Français passèrent au camp d’Ellrich. 210 sont revenus, soit 1 sur 17. (1)

De ces 3 500 Français, 1 468, immatriculés à Buchenwald le 20 Août 1944 sous les numéros 7 7000 et 7 8000, arrivèrent à Ellrich, le 7 septembre. Huit mois après, 38 seulement revirent leur pays.

Cette proportion des pertes est une des plus fortes, sinon la plus forte de tous les camps de concentration SS.

La neige commença à tomber à Ellrich le 4 novembre 1944. Le tableau des effectifs (Starkmeldung) de ce jour là indique que le nombre de déportés sans vêtements (Ohne Bekleidung) était de 464 sur un effectif de 7943.

Ce chiffre de déportés sans vêtements passe successivement à :
1er Décembre 1944 : 868 pour un effectif de 7.540 détenus
2 Janvier 1945 : 1.258 pour un effectif de 7.058 détenus
3 Janvier 1945 : 1.487 pour un effectif de 7.055 détenus

Sur un document daté du 13 Janvier 1945 on voit que 436 déportés, malades dans l’incapacité de travailler et destinés à un « transport », étaient sans vêtements ni chaussures, au plein coeur de l’hiver par un froid de -20°.

Dans les kommandos de travail, la vie y était très pénible en raison de la fatigue (12 heures de travail par jour), du manque de nourriture, du manque de sommeil, aux 12 heures de travail correspondait une station debout très longue.

Seuls les malades atteints d’affection grave avec une fièvre de plus de 39° étaient admis à l’infirmerie (Revier) qui, au début du camp, était installée dans un grenier sans fenêtres, chaque paillasse souillée et pleine de ver-mine recevant deux malades avec une seule couverture.

En janvier 45 elle fut transférée dans des baraquements, avec une aération dérisoire, où les malades étaient entièrement nus à trois par lit. Les quelques médicaments furent supprimés fin janvier.

La chirurgie était pratiquée par « JUP » un porteur de bagages. Le Kapo du Revier fut, pendant longtemps, un ancien maçon du Gutz-kow.

La dernière liste d’effectifs du 19 Janvier 1945 indique que pour 6425 déportés restant au camp, il y a : au Revier :
461 malades dont 161 vêtus au Schonung,
902 malades tous sans vêtements ni chaussures et prêts à un « transport »,
422 invalides également complètement nus.

Après le 20 Janvier on ne trouve plus le détail des effectifs par catégories, mais on relève :
8 mars : 138 morts incinérés (sur un effectif de 6407)
20 mars : 317 morts incinérés (sur un effectif de 6316)
1 er Avril : 330 morts incinérés (sur un effectif de 6419)

Et le nombre de Français au camp d’Ellrich passe : de 1017 le 28 Février 1945, à 593 le 31 mars 1945, soit une perte de 424, c’est à dire 42% en un mois, et ce malgré l’arrivée à Ellrich, pendant le mois de mars, de nombreux Français venant d’autres camps évacués (Harzungen, etc … ).

Le Camp d’Ellrich fut évacué les 4 et 5 Avril 1945 devant l’avance des troupes américaines. Il est rentré en France 210 déportés, ce qui indique pour les 5 dernières semaines des pertes de 593-210 = 383 hommes,
soit 64 % des survivants.

Transmis par Robert Lançon – ancien d’Ellrich Klb : 52168

(1) Les indications et chiffres mentionnés sont ceux des documents officiels allemands. Il est donc évident que tout l’État Major du camp et l’échelon supérieur suivaient jour par jour les résultats obtenus par ces procédés d’ extermination et qu’ils sont directement et pleinement responsables de la mort de tant de déportés de toutes nations.

Texte publié en juin-juillet 1986 dans Le Serment N° 182