Témoignage de SIMON LAGUNAS

La révolte de Buchenwald le 11 avril 1945

Simon Lagunas
Simon Lagunas

11 heures 30… sur le pas de la porte du Block 31, Marcel Paul, le colonel Manhès et Guilbert [responsables du Comité des intérêt français] discutent à voix basse… ils sont calmes !… Soudain quatre détonations claquent… une batterie de 77 vient d’ouvrir le feu.

Midi… l’ordre de mobilisation de la Brigade française est donné… Presque simultanément, Marcel Paul, le colonel Manhès et Guibert sont demandés à l’Etat-Major international… Sur le pourtour du camp des groupes de SS circulent, l’air affolé.

13 heures… les cadres des quatre compagnies sont appelés au PC ; l’ordre leur est donné de « se rendre au Block 11 pour recevoir les armes »…

Nous bondissons vers le lieu indiqué… Conduits par un Allemand, nous repartons… nous dégringolons les rues défoncées qui conduisent vers le petit camp… A hauteur du Block 50 (Institut d’Hygiène) nous nous dirigeons vers un dépôt de charbon… deux Allemands nous reçoivent… Sur un geste de celui qui nous conduit, ils se mettent en action… le charbon voltige… En quelques minutes un mur est dégagé… S’armant alors d’une masse de charpentier, l’Allemand brise une mince cloison… Un véritable arsenal apparaît : 127 fusils, 2 fusils-mitrailleurs (soigneusement graissés et enveloppés), des caisses de grenades !… Les Français reçoivent 28 fusils, 1 fusil-mitrailleur, 2 caisses de grenades.

Nous repartons… porteurs du précieux chargement.

14 heures… l’ordre d’alerte n° 3 est transmis… les balles sifflent à travers le camp… le rassemblement se fait sous les yeux surpris de beaucoup de Häftlings qui, tout d’abord, ne comprennent pas. Puis, soudainement devenus furieux en raison sans doute de leur méconnaissance de l’action qui se prépare, tentent de se livrer à des voies de fait contre nos hommes qui restent stoïques à leurs postes…

Les ordres de l’Etat-Major international sont lents à arriver… Nous constatons que l’état-major français, présent avec les troupes, envoie agents de liaison sur agents de liaison… Enfin, l’ordre tant attendu arrive de passer à l’action…

Il est environ 15 heures… en grande hâte les armes sont remises à nos quatre unités… les ordres sont donnés pour l’attaque : deux sections de la compagnie de choc se lanceront à l’assaut de la tour, repaire central des SS ; les deux autres sections attaqueront sur la face ouest du camp… des hommes, armés de pinces isolantes, couperont le barbelé électrifié… les groupes de combat attaqueront dans le dos les groupes SS placés sur la butte, en vue de freiner l’avance américaine.

Dans les secteurs déterminés par l’Etat-Major international, les formations de chaque nationalité se lancent dans la bataille… le plan prévu se déroule normalement… une demi-heure plus tard, l’ennemi est en déroute totale… des nids de mitrailleuses surpris se sont rendus en entier, sans même essayer de se défendre.

…Un agent de liaison nous rejoint, il porte un ordre : « Les cadres de la compagnie de choc doivent rallier immédiatement le PC »

…Félicitations à la compagnie de choc… Maintenant, elle se rendra jusqu’à l’usine Gustloff, à l’entrée de la forêt ; elle commencera les opérations de nettoyage au nord et au sud de la route, jusqu’à l’intersection des routes devant Weimar… dix minutes plus tard nous sommes sur les lieux… déployés en tirailleurs, la compagnie s’avance dans la forêt… la chasse à l’homme commence… les derniers SS sont mis hors d’état de nuire… plusieurs prisonniers sont ramenés au camp sons bonne escorte… les tortionnaires, d’ailleurs, sont devenus doux comme des agneaux… un matériel important a été récupéré… après deux heures de battue, nous atteignons le carrefour de Weimar… qu’allons-nous faire?… quels sont les ordres?… nous voudrions nous lancer à l’assaut de Weimar.

A ce moment, apparaissent les premiers chars américains… ils viennent vers nous. Le char de tête s’arrête… un lieutenant couvert de poussière s’avance : « Qui êtes-vous ?… Que faites-vous ?… » Les explications aussitôt fournies le ravissent, il serre chaleureusement les mains qui se tendent… il offre des cigarettes.

… Un bruit de moteur… un avion allemand évolue et subitement pique, crachant sa mitraille… Abritez-vous… Les chars tirent, l’alerte est passée… Un cycliste descend la route : « Ordre de l’Etat-Major, la compagnie de choc doit rentrer immédiatement au camp »… c’était également l’ordre de l’officier américain… Rassemblement… la colonne s’ébranle… trois cents poitrines françaises chantent :

Un Français doit vivre pour Elle,

Pour Elle un Français doit mourir…

Au camp, l’enthousiasme est indescriptible… Des Français, des Russes, des Tchèques, sautent de joie, s’embrassent, rient… au milieu de la grande place… plusieurs détenus allemands pleurent.

Comme nous les comprenions !… nous qui étions là depuis seulement quinze ou dix-huit mois, les plus anciens depuis vingt-deux mois et qui avions tant souffert… Pensez que certains Allemands étaient arrêtés depuis huit ans, d’autres depuis dix ans, d’autres encore depuis douze ans !… douze ans sans liberté, douze ans dans la hantise de la mort !…

Je nous revois encore, ce même 11 avril, à l’issue de la première réunion du Comité international, sortant du camp, vers six heures du soir, librement, pour aller… droit devant nous, sans contrainte. Nous rencontrâmes les premiers éléments de blindés américains (car aucun soldat américain n’avait encore pénétré dans le camp) et nous fûmes pris d’une joie enfantine ; nous allions de l’un à l’autre véhicule, regardant ces soldats couverts de poussière qui, eux-mêmes, dévisageaient cette foule de fantômes vêtus d’innommables défroques, se demandant – sans doute – s’ils n’étaient pas entrés par erreur… dans une de ces Cours des Miracles où se rassemblaient, cinq siècles plus tôt, toute l’affreuse et lépreuse gueuserie… des mendiants professionnels.

Nous ne prononcions qu’un seul mot : Merci. Nous n’avons pu remercier que ceux-là, mais nous aurions voulu pouvoir remercier tous les soldats, de toutes les armées libératrices.

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