Témoignage de Virgilio PENA

Buchenwald

 Virgilio PENA est né le 2 janvier 1914 à ESPEJO, petit village blanc de la province de CORDOUE (Espagne) d’un père ouvrier agricole et d’une mère au foyer. Orphelin de père très jeune, il travaillera, avec son frère Hirilio, plus jeune que lui d’un an, dans les champs pour aider leur mère à maintenir la fratrie de 5 enfants.

Lorsque la République est proclamée en Espagne le 14 avril 1931, il sera des premiers à hisser le drapeau républicain au balcon de la mairie de son village. Il reconnaît que la seconde République espagnole, puis le front populaire, amélioreront les conditions de vie des millions d’ouvriers agricoles considérés jusqu’à lors comme des esclaves travaillant du lever du jour à son coucher, même si les réformes engagées, notamment la réforme agraire, restent timides.

Le 18 juillet 1936 le coup de force fascisant ensanglante le pays. Le milicien Virgilio PENA participe à la défense de son village puis rejoint le  » Bataillon Garces  » avec lequel il participera aux combats acharnés de Pozoblanco, Villa del Rio, Lopera…pour finir à la Bataille de l’Ebre où il sera blessé pour la troisième fois.

La suite est connue, La Retirada sous les bombardements jusqu’à 2 km de la frontière, le 9 février 1939 il passera la frontière française pour rejoindre les camps d’internement du Roussillon : Barcarès et Saint-Cyprien.

Après avoir fait partie des compagnies de travailleurs depuis le 20 décembre 1939 et fuyant devant l’invasion allemande, il se retrouve le 22 juin 1940 à FRONSAC (Gironde) près de LIBOURNE, accueilli comme un fils dans une famille de viticulteurs. Il y restera jusqu’en 1942, quand sa présence à BORDEAUX sera requise pour aider un groupe de résistants formé par d’anciens de la Guerre d’Espagne. Le 19 mars 1943 il est arrêté par la police française sur dénonciation d’un compatriote torturé. Interné au Fort du Hâ, il sera interrogé pendant trois semaines, mis à l’isolement, puis transmis aux allemands qui l’enfermeront à la prison de la caserne Boudet pendant trois mois avant de le transférer à Compiègne.

Début janvier 1944 il montera dans le wagon à bestiaux qui le conduira pendant quatre jours et trois nuits jusqu’à BUCHENWALD dans les conditions inhumaines que tout le monde connait.

Laissons le raconter :

 » À notre arrivée en Allemagne, tout le monde saute du wagon, j’aperçois un mutilé de la guerre de 14 dans l’impossibilité de s’accrocher alors sans réfléchir je l’attrape par les pieds et je le descends. Je crois que je ressens encore aujourd’hui la douleur de ce qui m’atteint dans la tête à cette seconde. Un SS m’envoie un coup avec la crosse de son fusil. Aucun souvenir de ce qui se passe ensuite. Je le sors tout de même du wagon. Nous parcourons le chemin qui sépare la gare de l’entrée du camp à pied puis nous entrons dans le camp de Buchenwald. Nous savions que nous allions travailler en Allemagne en partant de Compiègne. C’est tout. Celui qui dit qu’il savait quelque chose, il ment. À cet instant, je n’ai aucune idée de l’endroit où je me trouve.

Nous sommes dévêtus. Complètement à poil. Ils commencent par les pieds et terminent par la tête. Ils nous rasent tous les poils. Il ne reste rien à part les cils et les sourcils. Ils nous emmènent dans un bassin soi-disant pour nous désinfecter. Ceux qui parlent un peu le français nous préviennent :  » fermez les yeux ! « 

Ils nous mettent là, en attente. Pour certains qui n’entrent pas dans le premier bassin, il y a un autre bassin où des prisonniers se chargent de nous y pousser. Nous nous secouons. Ils nous sortent de là. En plein mois de janvier, par presque moins vingt ou moins vingt-cinq en dessous de zéro, dehors mouillés et nus comme des vers. Ils nous donnent une chemise, un petit caleçon, un peu plus loin, un pantalon à rayures, une veste et un calot rond, une paire de pantoufles avec une semelle en bois. Nous quittons cet endroit pour nous diriger vers le petit camp  » la quarantaine  » parce qu’en principe nous y passons quarante jours. Ils nous font des piqûres, nous injectent du liquide dans l’organisme. Nous n’avons aucune idée de ce que c’est. Des expériences médicales peut-être. Nous, les déportés, je le dis aujourd’hui, nous avons été des cobayes pour ces gens-là. Un jour, ils font une piqûre, le lendemain, ils en font deux, dans le dos ou bien dans le bras. Au bout de deux jours, ils nous envoient dans la carrière casser des caillasses pour construire des routes jusqu’à ce qu’au bout de quinze ou vingt jours, nous soyons affectés aux commandos de travail. La quarantaine se termine ainsi. Je porte désormais le matricule  » 40843 « . Notre premier travail sera d’apprendre à le dire en allemand.

L’espagnol avec qui je suis arrivé est transféré dans les usines métalliques, le Gulo et la Bilbao. Elles fabriquent des fusils, des pistolets, des mitraillettes enfin tout le matériel de guerre. Quant à moi, je ne suis jamais sorti de Buchenwald pour travailler. Je suis affecté dans deux commandos qui fabriquent des meubles appelés les DAB, les usines d’état. Le patron c’est l’état. Une énorme quantité de camions transporte le bois jusqu’à l’intérieur du camp car le train s’arrête à ses portes. Ils déchargent le bois. Nous élevons des hautes piles de trois mètres qui se vident à mesure que dans l’usine nous fabriquons les meubles. Ceux-ci sortent peints, vitrés prêts à être vendus et utilisés. Je fabrique des meubles pour l’état allemand jusqu’à la libération.

Je sors deux fois du commando de travail. Une première fois le 24 août 1944 au moment même où Paris entame les combats pour sa libération. Les avions américains collés les uns aux autres presqu’à se toucher bombardent les usines les laissant à ras, en ruine. De l’énorme quantité de bois, il ne reste rien. Ils lancent leurs bombes sur deux zones. La première, ces usines de meubles.

Des gars avec qui j’ai lié contact dès Compiègne travaillent dans l’usine avec moi. Ils sont déjà dans la résistance au sein du camp à Buchenwald. Nous créons des groupes par nationalité et je commande un groupe de six personnes, l’un des gars que je connais s’occupe lui aussi d’un groupe. Les Français, les rouges, les gars de la résistance du camp savent où se trouvent les armes allemandes.

Lorsque les Américains commencent le bombardement des usines, le 25 août 44, les soldats allemands transportent les armes en dehors de l’usine, éjectent les déportés à l’intérieur du camp et se précipitent avec eux pour sauver leur peau sans surveiller quoi que ce soit. Ils parient sur le fait que les Américains ne largueront pas de bombes sur le camp. C’est exactement ce qui se produit. Les Allemands fuient de l’autre côté du camp par une petite porte et non par l’entrée principale par laquelle ils entrent habituellement. N’étant plus sous contrôle pendant ce court laps de temps, les gars de la résistance du camp saisissent cette unique opportunité due au manque d’attention et à la peur des SS pour faire rentrer trois mitraillettes incognito dans le camp. Les camarades allemands déportés qui se trouvent à ce moment-là dans le camp ont participé à sa construction, à fabriquer entièrement les baraques. Buchenwald se trouve sur une colline en pente. Pour réaliser un bloc, il est à fleur de terre d’un côté, un mètre ou un mètre cinquante de vide est nécessaire de l’autre pour respecter le niveau. Nous enlevons les moellons et nous y cachons les armes jusqu’au jour J.

La seconde zone bombardée est une baraque dans le camp où des ingénieurs conçoivent la V1 et la V2 avant l’existence de Dora. Cette très longue baraque se sépare en deux dans laquelle la moitié sert d’atelier et l’autre est utilisée par les pompiers.

Le 7 ou le 8 avril 1945, les SS nous convoquent tous au camp sur la place d’appel et nous obligent à former des files. Ils ordonnent aux juifs et aux français de s’éloigner et de sortir des rangs. Ils en sortent la plus grosse partie eux-mêmes et les amènent à l’ancienne usine en ruine, dans un coin à part. Le but est de les emmener dans un autre camp ou dans un autre endroit. Ils n’auront pas le temps. Beaucoup de déportés meurent au cours de la marche forcée. Quant à nous, à compter de ce jour, nous restons dans le camp quatre ou cinq jours sans travailler, sans nourriture et sans eau. Nous ne sortons pas, nous ne nous approchons pas des fils de fer électriques.

11 avril 1945, vers onze heures du matin, les Américains commencent à faire chauffer les moteurs des tanks. Ils semblent venir du côté d’Erfurt, au nord ouest de Buchenwald. Dans la centrale téléphonique, un Allemand oublie de tirer la clavette servant à transmettre les communications :  » attention, attention, les  » tomy  » approchent.  » Le temps que les allemands comprennent que l’information provenait de leur centrale, la rumeur se répand :  » Ça y est, ils s’approchent ! « 

Les membres du comité de la résistance ont déjà envoyé leurs ordres aux allemands résistants avec qui ils sont en contact à l’extérieur. Nous prenons les armes vers 12 heures 15, 12 heures 20. À 13 heures, l’ordre se confirme, couper les barbelés et partir. Nous ne réussissons pas à terminer parce qu’un gardien a surgi et actionné la manette pour remettre le courant électrique. Mais nous avons coupé suffisamment de barbelés pour sortir. Nous organisons un endroit par où sortir. Comme nous sommes le groupe le plus petit, une centaine d’Espagnols dont une vingtaine dans la résistance, deux ou trois du même bloc que moi, deux en haut et moi en bas dans le dortoir, les chefs nous ont attribués une sortie spécifique. Deux ou trois heures avant que les soldats américains n’arrivent, Buchenwald est libéré par nous, les déportés. Le camp est à nous.

Nous faisons des prisonniers, deux cents et quelques, nous ne tuons personne. Les SS et les soldats allemands ne cherchent pas à se défendre. Il faut reconnaître que la plupart sont ukrainiens, une division composée de prisonniers de guerre entièrement vêtus de noir. Un général a créé sa petite armée aux côtés des allemands pour lutter contre les  » rouges « . Le lieu que les chefs nous ont attribué pour couper les barbelés est surmonté d’un mirador en haut duquel un ukrainien monte la garde. Lorsqu’il nous aperçoit, il s’écrie :  » non, non, non !  » Il descend dans le fossé sans même tenter de résister. Beaucoup essayeront de lutter mais pas de ce côté-là en tout cas, nous attrapons six ou sept prisonniers sans peine.

Il doit être quatre ou cinq heures de l’après-midi lorsque les premiers tanks américains pénètrent dans Buchenwald. Un tank passe puis s’arrête. En haut, le soldat nous observe et nous entendant parler en espagnol il nous interpelle :  » Qu’est ce que vous faites là ? Qu’est ce que c’est que ça ?  » Il ne connaissait pas l’existence des camps de concentration. Il a une mission et il n’a aucune idée d’où il se trouve.

 » Nous sommes des espagnols, nous sommes ici dans un camp allemand.  » C’est un officier d’origine mexicaine. Ses parents parlent l’espagnol. Il nous donne alors tout ce qu’il a à manger sur lui. Je crois que nous mangeons le biscuit au chocolat avec le papier !

Manger nous fait mal. Beaucoup de médecins répondent présents parmi les déportés français. Nous sommes plus proche des Français que d’autres nationalités , ils nous apportent volontiers leur aide, et puis, nous avons été arrêtés en France. Ils nous mettent en garde :  » Il ne faut pas manger comme cela, il faut manger doucement ! « 

Parmi les allemands internés au camp, certains sont là depuis dix ans, parfois même depuis 1933 ! L’allemand  » Guten morgen « , un instituteur ou un professeur, en face de moi lors de mon arrivée, est enfermé depuis 1934. Il est rentré à Buchenwald au moment de sa construction en mai 1937. Il y connaissait tout.

Les allemands internés commencent à sortir, se rendre dans les fermes et à demander à la population civile de nous venir en aide :  » Toi, tu amènes tant de kilos de pommes de terre, toi, une vache  » même si les fermes n’ont plus rien. Ils prennent les choses en main. La première chose que les camarades allemands font, vraiment avant toute chose, c’est de remettre l’eau courante et l’électricité.

Il y a tellement de saloperies…les latrines débordent, nous ne pouvons plus tirer les chasses-d’eau pour évacuer les excréments. Il faut commencer à nettoyer et à tout ramasser, tous les macchabées partout. Les gens tombent. Trois jours qu’il n’y a plus personne. Nous ne pouvons rien faire, ni ramasser les cadavres, ni rien. La personne qui meurt devant le portail reste là. Puis les Américains au bout de deux jours ramassent les morts.

Ils donnent de la nourriture et nous classent par nationalité, tous les espagnols dans une baraque. Les français restent très peu de temps après la libération. Je crois que les premiers partent fin avril, sauf les malades transférés dans les hôpitaux.

Des personnalités quittent le camp le jour même de la libération. Les américains sont au courant de leur présence au camp, des personnalités de la famille à De Gaulle par exemple sont immédiatement libérées sinon le même jour, deux jours plus tard.

 » Venez avec nous !  » Les français avec lesquels nous avons été déportés nous proposent de quitter le camp en même temps qu’eux. Malgré leurs avertissements, les dirigeants espagnols adressent des consignes strictes à l’ensemble des déportés espagnols :  » Nous allons attendre et rentrer tous ensemble.  » Nous sommes dans l’obligation de refuser la proposition des déportés français. Nous restons. Nous attendons…aucun gouvernement ne nous réclame…les Américains refusent de nous laisser partir.

Deux jeunes déportés espagnols prennent l’initiative de sortir du camp pour se rendre à Erfurt, à quinze kilomètres. Là-bas, ils se présentent à un colonel à la commission française d’évacuation des prisonniers et des requis du service du travail obligatoire. Ce dernier faisait partie de la résistance en Ariège, du côté de Foix. Dans le maquis français, il a participé à la libération de son département avec l’aide d’un maquis espagnol. Il est à présent responsable de l’évacuation des déportés vers la France. Au courant de notre situation, il déclare qu’il ne peut rien faire car nous sommes en zone américaine. Il ne peut pas venir nous chercher mais, si nous arrivons jusqu’à lui, il se charge de nous faire évacuer.

Un des jeunes connait un italien qui a combattu avec lui dans les Brigades Internationales et a été fait prisonnier dans le maquis, il va lui demander de l’aide.

Du côté des alliés, les italiens sont immédiatement sortis du camp, ils ont les camions disponibles pour se rendre partout où ils veulent, à Weimar ou à Erfurt. Les italiens se promènent tandis qu’ils sont encore prisonniers mais pas encore renvoyés en Italie. Par son intermédiaire, ils nous rendent service effectivement. Sur le torse, nous enlevons la lettre S et nous y mettons à la place la lettre I. Nous passons devant les Américains sans nous faire contrôler. Nous faisons de grands signes  » adio, adio !  » aux sentinelles qui nous contrôlent. Trois camions nous emmènent jusqu’à Erfurt. Le colonel nous accueille, nous donne à boire et à manger en nous intimant l’ordre de ne pas bouger. Il fait préparer cinq ou six camions américains conduits par des Français. Nous montons dedans direction la gare la plus proche. Il tient sa parole. Nous nous échappons d’Allemagne à la fin du mois de juin. Voila ma sortie de Buchenwald.

Nous montons dans un train, premier arrêt en Belgique où nous passons une semaine. À la frontière belge, un accueil militaire nous laisse une affiche nous proposant d’obtenir la nationalité française immédiatement, un papier à signer et nous devenons français. Nous refusons catégoriquement car nous pensions rentrer en Espagne, la plupart des espagnols déportés appartenait à la résistance. De Buchenwald, nous croyions sincèrement repartir directement en Espagne. Nous montons dans un second train. Direction Paris. Après avoir passé deux mois supplémentaires au camp, je rentre véritablement en France en juin 1945.

De l’hôtel Lutécia, je retourne à Bordeaux où j’ai été arrêté . En ce mois de juin 1945 je tombe subitement malade. Le médecin m’envoie en maison de repos. Celle de Pau conviendra parfaitement. J’y suis transféré en urgence. Après quelques jours, le diagnostic du médecin est sans appel, mes heures sont comptées, je peux mourir à tout instant. Pourtant, je me réveille. Fausse alerte ! La mort ce n’est pas pour tout de suite.

Pendant les neuf mois vécus en maison de repos à Pau, j’apprends à fabriquer des sandales, j’en ferai provisoirement mon métier. Et à PAU j’ai rencontré Christiane qui deviendra ma femme en 1947. Mon frère Hirilio avec qui j’ai fait toute la guerre d’espagne, s’est engagé dans les Bataillons de Marche et il est fait prisonnier de guerre en Belgique en 1940. Le gouvernement nazi a fait 15 000 prisonniers espagnols. Il sera déporté à Mauthausen et trouve la mort à Gusen en 1942.

J’ai mis trente ans avant de pouvoir parler de ce que j’avais vécu. J’ai toujours refusé car je ne voulais pas que mes enfants et mon épouse sachent combien j’avais souffert. Mais, ma femme a été l’élément déclencheur. Elle m’a poussé à raconter mon histoire. Longtemps, je suis resté sans avoir la nationalité française mais depuis une vingtaine d’années j’ai accepté et j’ai maintenant la double nationalité. « 

Après avoir témoigné dans les établissements scolaires pendant de nombreuses années, Virgilio continue de transmettre la mémoire des évènements tragiques qu’il a vécus au cours du 20° siècle et à recevoir chez lui, à BILLERE, dans les Pyrénées-Atlantiques, où il habite, les historiens et les chercheurs que cette période de l’histoire intéresse. Jean ORTIZ, professeur à l’université de PAU et Dominique GAUTIER, réalisateur, ont enregistré longuement le témoignage de Virgilio et en ont tiré un DVD  » ESPEJO ROJO  » traduit en français par  » ROUGE MIROIR  » produit et vendu par le CREAV ATLANTIQUE à PAU. Ce document a été diffusé plusieurs fois par la télévision espagnole et a fait l’objet de nombreuses projections en France.

Le conseil municipal d’ESPEJO, son village natal andalou, a voté à l’unanimité afin qu’une rue du village porte le nom de Virgilio PENA. Au cours d’une cérémonie émouvante le 27 février 2014; réunissant une centaine de personnes, Virgilio a lui-même dévoilé la plaque de la rue qui portera désormais son nom.

Texte inédit (non publié dans Le Serment)